Transferts Sud-Nord #3 : la magistrate

Fiers citoyens de Willebroek et de la province d’Anvers, une fois n’est pas coutume, mais dans le cadre des transferts sud-nord dont je vous entretenais il y a quelques semaines, afin de compenser ceux qui, doit-on croire, transitent dans l’autre sens, j’ai cette fois-ci l’idée lumineuse de soumettre à l’expropriation communautaire cette présidente du tribunal de Namur qui condamna un prévenu responsable de coups et blessures.

Jusque là, me direz-vous, rien de plus normal. La magistrate officie et n’a de comptes à rendre à personne, si ce n’est à sa conscience. Or, il se fait que le prévenu dont question est une personne à mobilité réduite, ou plutôt à mobilité accélérée par un fauteuil roulant qu’il utilisa telle une arme redoutable à l’encontre d’innocents badauds, chargeant son panzer contre les infortunés bipèdes qui eurent la mauvaise idée de stationner sur son chemin. Selon quelques témoins, un fauteuil roulant lancé à vive allure par une paire de biceps émoussés s’apparente à la violence d’une arme blanche ou, je cite, d’un revolver.

Le chenapan fut rapidement maîtrisé, sans doute flashé par un radar, et porté, comme de juste, devant ses juges. Il l’avait bien cherché, tout de même. Et quelle fut la sentence prononcée par la juge namuroise ? Elle a ordonné, tout simplement, la confiscation du fauteuil. Oui, oui. Naturellement. On prive l’auteur des moyens de ses faits. Si t’avais utilisé un couteau, ben on t’aurait confisqué le couteau. T’as utilisé ton fauteuil, ben t’as plus de fauteuil. Voilà voilà voilà. Retrait de permis ; t’as qu’à rentrer en reptation, ça t’apprendra à faire ton Thierry Boutsen sur la voie publique.

Vous auriez du voir la tête du bonhomme. S’il n’était déjà assis, il en serait tombé là. Devant sa mine déconfite, la juge eut un sursaut d’humanité, et déclara que la confiscation était assortie d’un sursis d’un an. Verdict. Adjugé. Voilà une affaire qui roule.

Alors, chers amis du nord, que diriez-vous d’un bon petit transfert sud-nord d’une magistrate wallonne aux jugements d’une implacable logique, en dépit d’un bon sens primaire qu’une vague manifestation de pitié finit par expier ? Elle est réputée pour avoir confisqué, comme le fauteuil, l’instrument essentiel de quelques personnalités : la raquette de Justine, le nœud-papillon d’Elio ou la bouteille de Michel. Vous en aurez bon usage, je vous assure. Tenez, par exemple, vous pourriez lui faire confisquer la haine de Filip, le populisme de Bart ou la démission d’Yves.

Et pour le sursis, on peut négocier.

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Transferts Sud-Nord #2 : l’imam iranien

Fiers citoyens de Maasmechelen et du reste du Limbourg, une fois n’est pas coutume, mais je vous dois de plates excuses. En effet, si vous êtes contraints d’interrompre vos barbecues un dimanche de juin prochain pour aller à nouveau désigner vos élus, c’est de ma faute. Tout est de ma faute. Enfin, pas tout, mais presque. Laissez-moi vous expliquer depuis le commencement.

La séparation de l’église et de l’état, pourtant ratifiée il y a plus d’un siècle, ne semble pas encore avalée par quelques déglingués de l’encéphale, et notamment par cet imam iranien, l’ayatollah Kazem Sedighi, qui, vous ne l’ignorez pas, prêcha récemment que la tenue légère des dames exerçait une substantielle influence sur le déclenchement de séismes et autres tsunamis. Sans esquisser le moindre sourire, ce ministre d’Allah renchérit en affirmant, hiératique et péremptoire, que les relations sexuelles illicites augmentaient le nombre de tremblements de terre. Comme je vous le dis, aussi sec, en arabe dans le texte.

Ce que je suis, en revanche, prêt à reconnaître, c’est que la multiplication des relations sexuelles illicites provoquerait en moi quelques remous et tremblements binaires, mais je doute que ces émotions aient un quelconque effet sur la couche d’ozone ou la tectonique des plaques.

Or, chers amis du nord, ce qui est irréparable, c’est l’impact que cette invective a sur ma vie quotidienne. Quand, attablé en terrasse à siroter un thé glacé, j’avise une donzelle à la courte jupette passer sous mon regard placide, je m’effraie à penser que cette vision provoque une nouvelle éruption d’un volcan islandais, et prive ainsi un millier de touristes d’un juste retour au foyer. Quand, traversant les campagnes, je darde mon oeil concupiscent sur la douceur accueillante d’un nombril s’offrant au soleil hesbignon, je visualise une mégalopole thaïlandaise disparaître sous le flot d’un ras de marée. Quand, surprenant deux rhétoriciens à se manger la langue appuyés sur un arrêt de bus, je provoque la chute du gouvernement belge. La voilà, ma croix. J’aperçois, du coin de l’oeil, un jeune couple s’échanger les chewing-gums, et un malheur s’abat sur le pays. Honte sur moi, patricide irréfléchi, la septième plaie de Belgique fond sur nos peuples.
Depuis ce jour, ma vie est un enfer.

Depuis ce jour, je fais chambre à part.

Je refuse d’être la cause de la mort de mes semblables : je préfère attendre, immobile, l’extinction de l’espèce. Plus de tenues légères, plus de paires de seins, plus d’accouplements illicites, plus de Dieu, plus d’Allah, plus rien. Car si l’on poursuit dans cette voie sacrilège, la fin du monde effectivement arrivera, mais ce ne sera pas du fait de la beauté des femmes ou de l’attirance entre les êtres, non, ce sera d’un chapelet d’explosifs noué autour des hanches d’un fidèle zélé.

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Transferts Sud-Nord #1 : le blaireau

Fiers citoyens de Koekelare et de Flandre Occidentale, une fois n’est pas coutume, mais l’incessant débat communautaire qui empoisonne notre si belle relation commence doucettement à m’échauffer les oreilles, et particulièrement l’épineuse question des “transferts nord-sud”, expression toute humanitaire qui pourrait amener à croire que la Belgique est un état-continent, telle la Sainte Russie ou le grand-nord canadien. C’est cependant dans un contexte un peu moins philanthrope que ces transferts sont régulièrement amenés sur le tapis par vos élus. Mais moi, qu’y puis-je ? Personnellement, je n’étais pas encore de ce monde lorsqu’en 1962, les lois Gilsons fixèrent à même le sol la frontière linguistique, et je défie quiconque d’accuser mon paternel d’y avoir contribué ne fut-ce que du bout des lèvres.

Mais soit ! Il nous faut assumer les décisions de nos ainés, et les transferts nord-sud sont désormais placés au sommet de la liste de nos points de dispute. Alors bon, s’il est encore possible de parlementer un tantinet dans ce pays qui fit de la négociation ce que le cigare est à Cuba et Susan Boyle à l’Angleterre, je me propose, chers amis du nord, de vous renvoyer l’ascenceur en vous offrant quelques transferts sud-nord de bon aloi, si tant est qu’ils vous agréent, en compensation de la fameuse bagnole que vous offririez annuellement à tout ménage francophone, pourvu qu’il n’ait pas eu le culot de s’installer en périphérie bruxelloise.

Or donc, au fur de cette modeste chronique, je dresserai la liste de ce que nous serions disposés à transférer, comme ça, sans condition, vers le platteland. Et pour bien commencer, j’ai l’honneur et l’avantage d’annoncer que nous sommes favorables au transfert du blaireau le plus célèbre de Wallonie. Je vous vois venir, camarades ; et pourtant je parle bien d’un blaireau. Un vrai, un mustélidé, nocturne et omnivore, flanqué des traînées de peinture noire sur le pif, trappu, court sur pattes et bien flairant, un blaireau de race pure à l’odeur infecte, et qui eut la curieuse idée, si l’on en croit les colonnes régionales de notre petite presse locale, de pénétrer au coeur de la centrale électrique de Tihange.

Exprès, sans doute. L’écologiste plantigrade s’est faufilé, discrètement, par une arrivée d’eau de Meuse, en plein milieu du deuxième réacteur, et il s’est installé là, tranquillement, offrant sa vie de blaireau à la cause de l’énergie verte, sacrifiant sa pauvre existence sur l’autel d’un monde meilleur, un monde où il y aurait, au pire, une centrale et un blaireau en moins.

La Meuse du 10 mai 2010

Pendant deux jours, une équipe de professionnels s’affaire à la capture de l’animal. Une escouade de sapeurs équipés de masques à gaz et de primes de risque, un plongeur palmipède et un vétérinaire sans descendance, tous focalisés sur le même objectif : s’emparer d’un blaireau, placide et têtu, qui, décidément, ne bougera pas d’un centimètre.

Voyez-vous, chers camarades du nord, c’est qu’en Wallonie, on déploie les grands moyens pour assurer la sécurité de nos concitoyens. Un escadron d’infanterie surentraîné aux techniques de combat en conditions hostiles pour dégommer un gros rat. Dégommer ? Ah non, camarades. La centrale ne risque rien, aucun risque qu’une faille de sécurité nous projette sous les bancs scolaires et nous fasse acquérir des hectolitres de Spa Barrissart : il s’agit en fait de ne pas blesser la bête.

Car en Belgique, le blaireau est une espèce protégée. Compte tenu de la densité du tissu autoroutier et de la raréfaction progressive de l’espèce, notre pays est le seul au monde où sont construits des centaines de “tunnels à blaireaux” (en français dans le texte), leur permettant de se déplacer sans risquer de se faire aplatir par un trente tonnes polonais en transit vers le Pas de Calais. Dorloté de tant de sollicitudes, le blaireau belge est ainsi le mieux protégé du monde. S’il ne doit être radié de la carte des espèces, il ne sera pas non plus irradié par nos installations nucléaires. Notre spécimen a survécu, héros parmi les blaireaux, et c’est avec plaisir et bienveillance que nous en envisageons le transfert au nord.

C’est ainsi. Le blaireau est une espèce protégée. Et en Wallonie, plus qu’ailleurs.

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Un passage télévisuel

Le moniteur s’éveille sur la photographie d’une famille ordinaire se partageant un vaste divan, chacun des membres contemplant, en prière, une télévision aux dimensions disproportionnées. Les visages sont enflammés par le chatoiement de l’image qui en émane, comme une éclatante radiation ; l’hypnose est tangible ; le lien entre l’homme et la machine est visuel et lumineux. Soudain, une voix-off. « A l’âge de quatre-vingt ans, un être humain occidental aura passé 20 années de sa vie devant la télévision. »

Le sujet est posé, limpide. Le petit documentaire que je m’apprête à subir va dépeindre les transformations sociales amenées par « le poste », les néfastes effets des images animées au contenu vide sur les cerveaux de nos adolescents, les générations d’obèses abrutis, les dangers tacites de la télé-réalité, la redoutable efficacité des tunnels publicitaires et la blondeur des speakerines. Ah non, ça n’existe plus, les speakerines. Elles ont toutes été recyclées à la météo ou aux alcooliques anonymes.

Je m’attends à pareils discours sermonneurs, laisse échapper un soupir convenu avant de replonger dans mon divin cigare. L’autre, au fond de son cuir vachette, me fixe, impassible. Il doit deviner mon appréhension et se réjouir de ma méprise. En effet, je me trompais. Au contraire d’un anathème passionnel, le document se révèle le meilleur plaidoyer que peuvent espérer les professionnels de la télévision. Il rappelle, à qui l’ignore encore, que la télé, loin de constituer un luxe dispensable, reste, au sein des ménages les plus modestes, voire carrément miséreux, l’objet le plus chéri, le plus récent et le plus investi. Il est celui dont, dénué de tout, on ne se privera pas ; il résiste à la pauvreté, à la faim, aux saisies, à l’ennui, au malheur, aux successions ; il se dédouble avec l’éclatement des familles.

La voix-off explique que la télévision s’est progressivement substituée à la table d’autrefois, autour de laquelle se réunit la famille, qui s’y retrouve, s’y soude, s’y réalise par l’échange et la parole. Ce n’est plus autour de la tablée, mais face à la télé que désormais se fédère le clan. Le centre de gravité des regards s’est déplacé ; il ne réunit plus la maisonnée : il fuit par la lucarne cathodique.

Je synthétise ces premières minutes en mon for intérieur : « Tout ce verbiage pour confirmer ce que l’on sait déjà. Et alors ? »

La suite du film aborde une seconde théorie, dite des « patates de canapé », ou couch potatoes, en bon angliche. Pour l’occasion, la famille envoutée s’efface au profit d’une succession de témoignages de spécimens aléatoires (assure-t-on), échantillon représentatif des victimes de cet opium postmoderne.  Prototypes cachetés du sacrifice, ils attestent, à tour de rôle, leur inconsciente résignation face au pouvoir sédatif du téléviseur. Ils y déclarent leur nonchalance et leur soumission à son endroit. Ils y verbalisent leur passivité, leur conscience aspirée, avalée, leur « regard hébété devant quelque chose qui bouge ». L’addition de ces aveux consentants finit par dessiner les traits du propos. La thèse, progressivement, s’incarne sans se dire, comme pour ne pas se compromettre ; ne pas affirmer : laisser dire les autres.

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Cathédrale cathodique

Face à moi, une porte en métal rouge. A ma gauche, Jack Nicholson, qui pianote un code chantant sur un petit clavier numérique accroché au mur. Un bruit sourd se fait entendre, libérant l’obstacle. Je pénètre enfin dans le sanctuaire. Le panorama se révèle à la mesure des projecteurs gigantesques qui, en paire et en rythme, éclatent en lumière dans un rugissement d’océan. C’est une véritable cathédrale qui surgit de l’obscurité ; j’en remonte la nef d’un pas lent aux côtés de l’archevêque. Un plateau de télévision s’est installé dans le chœur : une douzaine de fauteuils, disposés en demi-cercle, courent le long d’une légère estrade encore striée de câbles : les finitions sont toujours à faire. Plus loin, vingt degrés de gradins observent le tableau ; il y a de quoi y empiler cinq cent personnes, au moins. Mon regard se perd dans l’altitude des lieux. Suspendue en croisée d’ogives, une multitude de petits spots imprime au sol une fresque chamarrée, comme un vitrail soumis au meilleur soleil. Pourtant, nulle ouverture vers le ciel : ce temple au dieu télé vit cloîtré sous la surface. On m’invite à passer derrière un fin décor aggloméré. J’enjambe un emmêlement de fils électriques encordés en spaghetti, je me contorsionne sous une charpente métallique, et je m’introduis enfin, à la suite de mon hôte, dans une petite pièce, étroite et profonde : c’est la salle des commandes, la régie – la sacristie.