Seraing-le-Chtu

J’habite un petit village hesbignon fort agréable, comme j’ai déjà dit, perché sur le haut de la vallée de la Burdinale, situation que d’aucuns aïeux avaient déjà prise pour stratégique puisqu’un château médiéval y fût bâti, offrant au hameau son toponyme qui désormais le distingua de sa cousine industrielle. Aujourd’hui, le fier donjon n’est plus que ruines ensevelies sous une végétation déchainée, navrante infortune qui abîme autant la pierre que la bourgade : c’est son nom même qui se déracine. Bientôt il n’en restera que des vestiges, et c’est à « Seraing-le-Chtu » que j’habiterai, avant de n’être plus que « Seraing », l’édifice ayant alors totalement disparu sous la négligence des édiles communaux. Or cette amputation n’affectera personne car, de village isolé il ne sera plus question, l’urbanisation galopante de la métropole liégeoise ayant englouti la jolie ruralité des lieux dans sa course effrénée – et elle a d’ailleurs commencé par l’érection d’effrayants centres commerciaux là où paissaient tranquillement quelques génisses il y a peu de temps encore.

Sociologie du comeback

   Beaucoup pensent que les artistes sont des gens privilégiés formant une caste insondable aux rites parallèles. Bien souvent, l’opinion publique les classe en deux catégories distinctes, voire opposées. D’un côté se trouve le saltimbanque écorché, pauvrissime et bienheureux, qui produit des stères de poèmes déchirants dans une chambrette de nourrice, comblé dans ses combles à bénir la bohème dans laquelle il flotte, pleurant la fuite du temps et son spleen dégoulinant. De l’autre siège la star éclatante ignorant le prix d’un pain, friquée jusqu’à plus soif et flânant dix mois sur douze sur le teck d’un yacht amarré, mais pas trop près, au port de Saint-Tropez, champagnisé au petit-déjeuner, tuméfié de cocaïne enfilée à la Visa Platinum et baisant comme castor en barrage. Pour l’opinion, le passage du premier état au second s’opère en une nuit, transcendé par les spots aveuglants d’un plateau télé ou le reflet d’un magazine, transfiguré par l’éclair d’un sortilège-paillette, réincarné, inaccessible.
   Il existe – j’en connais – des artistes répondant à ces portraits, mais l’immense majorité d’entre nous n’est ni de poussière ni d’or, et pratique ce métier avec la simplicité d’un besoin de subsistance : pas de fortune immense occultée au fisc, pas de flemmardise indolente ; plutôt un travail acharné, quotidien, recommencé chaque fois. Si la liberté reste notre bien le plus précieux, elle ne peut s’exprimer qu’à travers un labeur perpétuel. Notoriété n’est pas richesse, et le tapis rouge n’offre nulle immunité : rien n’est jamais acquis, aucun contrat n’est éternel, et le moindre reflux de visibilité concoure à notre mort.
   Visibilité ! Maître mot de la caste. C’est elle qui fonde chaque décision, chaque mouvement, chaque choix.  Je pense alors aux grands comebacks des ténors d’antan, et particulièrement des spécimens de la chanson française des sixeventies, vous savez, ceux qui parvenaient à nous faire balancer la croupe en souriant béatement et en agitant les bras comme si l’on trayait une chamelle bien achalandée ; ceux qui s’agitaient dans des clips grisâtres, écœurants de formes géométriques en mouvement, parfois escortés de danseusettes presque nues dont la seule fonction était de reproduire à l’identique les gesticulations du patron, au centre ; ceux qui débitaient, souvent faux, des textes qu’on eut cru tirés du courrier des lecteurs des magazines féminins – oui, ceux-là même pour lesquels une génération de fillettes impubères s’égosilla, se pâma, se détruisit parfois ; ceux-là même qui parvinrent à libérer la gent féminine des inhibitions du temps avec leur absolue guimauve, exploit pour lequel ils mériteraient tous une place au Panthéon des Révolutionnaires, mais qui, pour seul prix, se sont faits rétamer par la vague déferlante de la new wave, et retombés pour la plupart dans la nébulosité de l’anonymat. C’est peu dire qu’après un tel purgatoire, beaucoup se soient précipités sur les scènes des tournées nostalgiques, retrouvant pour un temps âge tendre et tête de bois. Etonnants, ces nouveaux tours à chansons, réunissant des brochettes de ces vibrants ancêtres, qu’on exploite autant que la mélancolie des anciens fans. Pour certains, la durée des tournées excède celle de leur première carrière, alors ils s’y vautrent corps et âme, hurlant leur unique tube d’une voix fissurée par quarante ans d’alcool. On y engrange des sommes astronomiques, dépassant de loin les plus folles recettes des charts d’alors ; ivresse financière, emballement incontrôlable, juteuse jouvence – comme le film Titanic qui a coûté plus cher que le Titanic lui-même. L’appel de la lumière : la nostalgie est l’appeau du pathos, opium lucratif, extension vitale, Viagra-yéyé, qui alimente la poignante conviction d’encore faire l’actualité, car n’exister plus que dans le souvenir des grands-mères, alors gamines, c’est déjà mourir un peu.

Extrait aléatoire

Acte 2. Je propose mes services à L’Oréal, superpuissance cosmétique et fierté industrielle française qui, déjà, façonne les canons de la beauté universelle – qualité qui ne fut pas à l’origine de mon recrutement, alors barbu, maigrichon et gringalet. Je suis mobilisé au service commercial, le saint des saints, l’appareil critique de l’empire, le benzol capitaliste, le royaume des vendeurs – qualité qui ne fut pas, non plus, à l’origine de mon affectation : j’étais nul. On m’y embauche parce que je suis bilingue, punt. J’atterris dans le drill loréalien comme un bidasse en conscription, et subis une entrevue de quarante-cinq secondes avec le supérieur de mon supérieur (mon « n+2 »), qui m’éclaire sur ma fonction : je vais porter la bonne parole auprès des apothicaires de la région, en leur vantant les incontestables mérites des bandes hygiéniques Danglas. Moi, le prince puceau, des bandes hygiéniques ! « Vous avez une automobile ? » demande-t-il ensuite ? Je réponds que je possède une fidèle Renault 8 Major qui me rend bien des services et qui… « Vous en changerez. Voici une liste des véhicules autorisés. Au revoir. » Le paquet d’accueil de la Maison est une invitation à s’endetter : on n’achète pas du bien-être intime au conducteur d’une auto-tamponneuse. « Une dernière chose, Monsieur. » – « Oui ? » – « Vous me raserez aussi cette barbe. »

« Je tiens depuis onze mois ! » précisai-je au beau-père, toujours campé devant moi, vertical et immobile, les poings sur les hanches et me fixant comme prêtre en prêche. Je n’ose pas lui avouer que je me suis déjà fait remercier par formulaire interposé trois jours avant cette audience. Officiellement, mes résultats commerciaux en sont la cause, mais je sais bien qu’un client m’a vendu. Je peux citer son nom ; c’est un certain Raymond, qui rechignait à signer, doutant de la révolutionnaire efficacité de mes bandes hygiéniques. Je lui ai alors proposé, dans un sourire élargi, de les essayer lui-même, avant d’acheter. Il n’a pas ri. Mon n+2 non plus, sans doute.

J’achève là le long périple de mes activités professionnelles, conscient de n’avoir servi ma cause que du faible espoir d’une grâce providentielle, puis s’installe un silence pesant, comme il devait y en avoir tant en ces murs sombres. Le regard du maître m’enflamme d’abord, puis, graduellement, refroidit pour s’ensevelir d’une tristesse résignée que je crois être une marque de compassion, avant de comprendre qu’il ne s’agit que d’une résignation fatiguée ; décidément, cet homme n’établira jamais sa fille dans l’honneur et l’opulence. Je perçois dans ce regard les multiples prétendants de Rita qui me précédèrent en cette pièce, narrant leur infortune en tremblant des membres, et soudainement timbré d’un numéro dont j’ignore le chiffre, je décide que quel que soit le verdict, je plaquerai cette rouchie dès le seuil franchi.