La Rédemption du Téléphone

(Ecrit deux mois avant le décès de Steve Jobs, et pourtant…)

Je suis le Téléphone, le Neuf, l’Immérité. Le prince des mitaines aux applis de génie. Je suis le Téléphone, et pas n’importe quel modèle : l’intelligent, le smart, celui doté de raison, d’auto-détermination électronique. Celui qui décide de son sort, s’allume et s’éteint au gré de ses caprices. On me chérit tel un joyau, ultime échelon de l’évolution bigophonique, loin des grésillements de Graham Bell et du cotillon des opératrices ; loin des cadrans circulaires, des boutons noirs et carrés ; loin des Snake et des icônes monochromes. Six millions de pixels sous le capot, que n’écorchent nulle aspérité, nul clavier, nulle touche apparente, boursouflures d’une génération révolue. Ma surface est plane, éternelle, ténébreuse, pourtant elle y accueille le royaume des mondes. On peut tout y lire, il y a une application pour tout ; je suis l’Hospitalité Ultime.

Je suis le vecteur des appels que j’autorise, je les rends possible. Sans moi, point de contact. Sans moi, l’enfant se perd et l’amant s’éloigne. Je suis la porte des soupirs, le passage du nord-ouest, le cerbère des assauts inassouvis. La promesse d’un bonheur distant. D’un attouchement délicat, je rapproche l’affectionné, congédie l’indésirable. Je sais tout de mon propriétaire, et j’en conserve l’âme : carnet d’adresses, messages, secrets et confessions, trahisons aussi. Je suis le Confident, la Mémoire et le Journal. L’ami fidèle, l’outil vital, l’extension de soi.

Ce matin, le léger tangage de l’autobus affole mon altimètre et retarde ma mise en veille. Coincé entre deux banquettes de skaï orange, je me sens faiblir. Mes ballasts  s’assèchent à grande vitesse dès que mes Hautes Fonctions s’actionnent. Les sièges du transport public suintent la sueur du peuple, je ne suis pas sensé m’y vautrer, et j’angoisse. Plusieurs paires de hanches humaines se succèdent à mes côtés, m’ignorant telle une épluchure de pomme. C’est d’ailleurs ce qui orne la face arrière de ma carrosserie, un fruit d’argent prudemment croqué, symbole du triomphe sucré de mon Créateur. L’agrume du bonheur, la vitamine C du snobisme qui essaime son art de vivre comme un bacille tuberculeux. Et là, pressé de faux cuir et vraie chair, l’effet s’estompe et se dérobe aux regards envieux de ceux qui en sont dépourvus. Mes loupiottes se voilent et mes sons vacillent. Mon propriétaire, mon Maître, m’aurait-il… m’aurait-il abandonné ?

C’est la faille, le talon d’Achille, le conflit intérieur permanent : la peur de l’abandon. L’espérance de vie de mon espèce s’écourte à mesure qu’elle prolifère. En moins de deux ans, la majorité d’entre les nôtres sont remplacés, oubliés, perdus – ou pire : flanqués au rebut ! Tôt au tard, nous sommes tous sacrifiés sur l’autel du progrès, cédant nos atours au profit d’un autre, plus puissant, plus fin, plus cher. Croquez la pomme, et vous serez chassés du paradis. Or, je suis jeune encore, vaillant, musclé ; je n’ai jamais failli, jamais planté. Pas le moindre symptôme de faiblesse. C’est l’évidence : mon maître m’a répudié. Renié telle une épouse inféconde, lui qui, il y a peu de mois, m’avait choisi, l’œil en feu, parmi des dizaines d’autres, quand je trônais dans une vitrine surchauffée en offrant mon meilleur profil, qui criait « moi, moi, moi ! ». Je suis abandonné, moi, le Téléphone. Mon seul bouton sanglote, ma seule étoile et morte. Mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie. Ma douleur sera donc éternelle, et mon éclat refroidi. L’extension de Lui s’effiloche. Je m’éteins, me décharge ; je m’oublie, m’inutile. Les affres de la Réincarnation s’ébauchent ; ferai-je le bonheur d’un moins riche, envoyé en Afrique ? Serai-je démonté, recyclé ? Ou bien trouverai-je un nouveau maître avant d’avoir vécu ? Un passant, un quidam, un samaritain qui pourrait avoir pitié d’un appareil agonisant. Cet espoir attise mes dernières ardeurs, et je clignote, éperdument, du fond de ma fente qui est aussi mon linceul.

Nul secours, nulle halte dans la folle course du monde. Les voyageurs s’encourent, qui au bureau, qui à l’école, et n’aperçoivent que leurs ennuis surgir au coin de l’œil. Pas un n’aurait la bonne idée de glisser lentement la main entre les sièges, comme un petit plaisir intime, un travers innocent, comme on aime empoigner la farine sèche ou laisser ses doigts sous l’eau tiède. Il m’y trouverait pourtant, et d’une reconnaissance infinie je lui paonnerai mes reflets chamarrés, une dernière fois avant de m’endormir. J’oublierai mon premier propriétaire, idéal et cruel, qui, sans un regard, a préféré le monde. J’aurais pu sonner, frissonner, me rappeler à sa mémoire par quelque artifice vibratoire ; j’aurais pu, si j’avais su. Ma confiance était totale, et ma naïveté confondante. L’humain s’attache puis s’enfuit. Il butine, de gadget en machine, il y consacre une fortune, et il se lasse, infidèle, irrévérent, brutal parfois. J’ai connu des frères qui se sont fracassés sur des murs, victimes expiatoires de la rage quotidienne des hommes. Et pourtant, bonnes pommes, nous persistons à nous jeter allègrement dans leurs paluches, dans leurs gueules de loup ; ils continueront à nous hurler au micro, à taillader la grammaire à coup de canif, à nous utiliser comme boucs émissaires, messagers d’infortune, ambassadeurs d’infamie. Nous resterons le voile opaque qui les protège du poids de leur charge et de l’absurdité de l’existence. Nous compenserons le mal enfoui, la déchirure originelle.

Soudain, je tressaillis. Une main moite effleure mon flanc. Fine, douce, délicate ; féminine à n’en point douter. Une main de jeune fille, quatorze ou quinze printemps, sans doute. Je les connais, les mains ; c’est ma spécialité : je suis tactile. Ma condition consiste à répondre à la caresse des doigts, aux pressions différentes, aux vitesses changeantes. Ceux-ci sont minces et graciles, leur étreinte est une câlinerie polissonne, et je palpite aussitôt sous ces mamours voluptueux. La demoiselle m’a trouvé ! Dans mes derniers instants d’énergie, je savoure le tripotage sensuel qu’elle prodigue à ma carlingue, et je distingue un sourire d’une interminable largeur. Je fais une heureuse dans la morosité de l’aube. Je le suis davantage encore. L’abandon précède l’adoption ; je ne finirai pas mes jours enfoui dans une caisse en carton avec mille autres cousins. Ô merveille du jour, ma beauté, ma jeune princesse, merci, merci, gloire à tes explorations digitales, longue vie à tes manies de gamine, bénie sois-tu d’avoir faufilé tes extrémités à la recherche d’un plaisir discret : tu m’as relevé du tombeau, Lazare endormi, et le jour se lève à nouveau sur notre vie nouvelle. Nous y boirons le jus de la treille où le pampre à la rose s’allie. Mon front est rouge encore du baiser de la reine : ce matin, j’ai trouvé un propriétaire dans le bus.

-Laurent Kinet
10 août 2011

Note sur la colère

[extrait]

Nom d’un chien de nom d’un chien ! Je commence doucettement à en avoir soupé, de ces mystères à la noix ! Qu’ont-ils donc tous, là, oui, ceux-là, tous ceux qui, de près ou de loin impliqués dans ce complot, à faire mystère, à distiller leur information comme une pincée de safran ? Franchement ! Y’en a marre à la fin ! Est-ce qu’on n’est pas simplement en train de se foutre de ma gueule, là, finalement ? Allez, vous voyez, Michaël Douglas dans The Game, tout son entourage est de mèche pour le canular du siècle. Forcément ça m’emmerde ! Qui est aux commandes ? Que veut-on me dire ? Who’s behind this ? Who does this to me ? Why ? Ne pas savoir, ne pas trouver, ne pas dormir m’émoustillent de pied en cap, et je sens que je m’énerve. En l’occurrence, je suis à deux doigts de passer de l’autre côté, vous savez, de The Game à Falling Down. Comment, ça, vous ne servez plus de petits déjeuners après onze heures et demie ? Il est onze heures trente-deux, bordel ! Et j’explose. D’un large revers de la main, j’envoie la lampe de bureau s’émietter sur le sol (une Tiffany, copie parfaite), j’envoie valser ma chaise en cuir sur le long du parquet, je hurle quelques sons rauques en balayant une cabriole de derviche-tourneur, pour finir épuisé, assis sur le rebord de la fenêtre. Les rais dardant de tout à l’heure ne sont plus que lasers migraineux, et la poésie s’est faite ulcère. Ma colère fut foudroyante et solitaire, la pièce est ravagée, je me sens mieux.

[/extrait]

Une première télé (en 1987)

« Quel con ! »

Guy Lux me balance cette aimable apostrophe lorsque je le salue, à la suite de tous les autres, en arrivant pour la première fois sur le plateau de La Classe. J’ai dû mal entendre. Non, j’ai bien entendu. Ca ne doit pas m’être adressé. Si, ça m’est adressé. Ô joie. Voilà donc la célèbre éducation française, le savoir-vivre hexagonal dont on vante la rigueur aux fin fond des colonies. Mon premier contact avec Guy Lux : quel con. On m’avait prévenu de sa gentillesse naturelle, et elle se confirme avec ces deux petits mots, lâchés en oblique comme si je n’étais pas là, ajoutant l’insulte au ridicule. L’après-midi va être longue. Quatre émissions sont enregistrées à la suite l’une de l’autre, et il s’agit de rester en forme. J’atterris au milieu d’une caste unie, où chacun connaît l’autre et toise l’aventureux novice d’un air circonspect. Le novice, c’est moi : je ne connais personne si ce n’est l’animateur Fabrice et, bien sur, Pompon. Il y a là Jean-Marie Bigard, Michèle Laroque, Bézu, et quelques autres dont les traits me sont encore inconnus. Gifflé par le brocard de Lux, je me sens subitement incongru, inutile, explétif ; l’écolier excédentaire, le quota du surbooking, un parasite éphémère que la masse des sédentaires aura tôt fait de renvoyer en sa province. Les regards sont agressifs, même dissimulés derrière un sourire, ou alors curieux, mateurs ; on m’envisage comme un animal étrange, une nouvelle espèce à renifler. Je m’incarne en cet indien d’Amérique ramené par Colomb et présenté au Roi Très-Catholique, nu-pied, peinturluré, vêtu de feuilles et de plumes, avançant lentement vers le trône entre les grappes de courtisans héberlués, condescendants et craintifs. Pour un peu, j’aurais préféré : mes camarades de classe ne sont, eux, nullement craintifs.

Quatorze heures, il est temps d’entamer l’enregistrement de la première émission du jour. Vingt-six minutes dans les conditions du direct. Une assistante me mène à mon pupitre, et je me contorsionne pour y prendre place. Autour de moi, les collègues, et à ma droite, Pompon, ivre déjà de plusieurs cafés améliorés. Le professeur Fabrice s’installe enfin à son bureau, et… on tourne ! Ca y est ! Je suis dans la boîte à Paris, à la télé française ! Mon tour arrive rapidement. Fabrice m’appelle sur l’estrade où je me précipite, gauche et trébuchant, un bérêt sur les oreilles. Et je me lance, je balance un sketch en roulant mes r de la même façon qu’en Belgique, avec cet accent coloré qui fit mes premiers succès. C’est la façon brabançonne, le r si prononcé qu’on dirait une voyelle, et qui enveloppe immédiatement son locuteur d’une chaleur joviale. Un type avec un pareil accent ne peut être que sympathique. Et ça marche ! Je vois les mines se détendre au son roucoulant de ma voix, réagir à mes vannes, et finalement s’abandonner au rire franc, entraînées par Fabrice qui, lui, se tirebouchonne sous la table, saisi de spasmes incontrôlables. J’ai fait mouche ! A la chute de mon sketch, la classe est pliée, elle se déboyaute en grands cris rauques, les larmes coulent et les joues enflent, c’est l’orgie du rictus, un concert de gloussements, un triomphal retour en grâce ! Je rejoins ma petite table en souriant : j’ai vaincu les réticences parisiennes, écrasé les a prioris, conquis les rates. Ma place est acquise en ce milieu cruel.

A l’issue de ce premier enregistrement, nombreux sont les camarades qui me congratulent, ceux-là même qui m’emballaient de dédain il y a moins d’une heure. Je me sens adopté à mesure des tapes dans le dos. « Excellentissime, ton sketch ! Et cet accent berrichon, c’est à pleurer, vraiment ! » – « C’est brabançon, corrige-je, c’est l’accent brabançon. » – « Mais non, voyons, c’est berrichon, ça saute aux yeux… enfin, aux oreilles ! » – « Si tu le dis, va pour le berrichon, ainsi. » Je comprends alors que je dois mon salut à l’existence d’un patois rural à la consonance vaguement similaire au brabançon belge, et que c’est précisément la référence domestique qui déclencha l’hilarité générale. Qu’à cela ne tienne : j’ai réussi mon examen de passage, l’accent n’est que le véhicule de l’humour, et c’est ce dernier qui compte, après tout !

On n’est pas couché : une réflexion (suite)

(suite du post précédent)

C’est au tour de Francis Lalanne de prendre place dans le « fauteuil », sellette intelligemment disposée coté cour, face aux rosiers du jardin. Il y fut convié suite à la parution de son dernier opus, un livre en forme de mise en demeure au président de la république française, brûlot politique rédigé en vers libres, forme habile rappelant qu’il est artiste aussi, et qu’un mélange des genres n’est pas pour effrayer le vieux briscard, qui en a vu d’autres. L’homme est élancé, élégant, le jean serré dans les bottines et le cheveu dans le catogan, matamore de cape et d’épée, el capitan des belles lettres françaises. La première question de Ruquier, neutre et bienveillante, lui attire une réponse franche, directe, pétrie de vocabulaire juridique (« proroger le mandat ») et de subjonctif imparfait (« j’espérais qu’il inversât cette logique »). Je souris en pensant au chanteur débattant politique dans un livre, mais en ces temps de convergence médiatique, qui s’en étonne encore ?

Sur le plateau, le dramatis personae s’étale le long des tables. J’y vois une jeune actrice blonde (de cheveu) et un grand noir (de peau) dont les noms m’échappent, et je reconnais Jean-Marie Bigard. C’est alors que la tragédie commence ; l’acte premier s’amorce avec l’intervention de Zemmour, plantant le décor des hostilités à venir tel un étendard de délicatesse, et citant Jacques Chirac : « C’est intéressant. On est en train d’enculer une mouche qui ne nous a rien demandé. » La réaction de l’enculeur ne se fait pas attendre : il réplique illico qu’avec un démarrage pareil, il arrête, qu’il « accepte la controverse, mais pas la grossièreté », que « la discussion est intéressante si elle a lieu convenablement », puis d’autres formules préparées pour le cœur de la bataille, et trop tôt décochées. La discussion incriminée n’a produit encore qu’une plaisanterie chiraquienne, et la défense abat toutes ses cartes à la volée, un peu comme le cow-boy faussement brave qui attend la moindre étincelle pour vider ses chargeurs dans une rage pétaradante. Dès cet instant, on comprend que Lalanne, redoutant l’affrontement depuis des jours, a dû fourbir ses lames qui, à ce point affûtées, sont parties toutes seules au premier trait. A force de craindre le feu, on finit par le bouter soi-même, et c’est précisément ce qui arrive. Les minutes qui suivent voient les deux protagonistes évoluer dans une commedia dell’arte burlesque autant qu’effrayante, où le pauvre Francis se débat à coup d’aphorismes (« Rendons à Chirac ce qui appartient à Chirac »), de numérologie (« c’est basé sur l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme, pas l’article 16 de la Constitution, ça c’est la loi martiale »), de querelle d’experts (« Article 25. » – « Non : article 20. » – « Peu importe, 20 ou 25. »), de bureaucratie (« Article 29, dernier alinéa »), jusqu’à ce que Bigard, en bon Gemini Criquet, y mette un terme par un claironnant : « Article 28. Puis t’auras le 32 ! », ce qui occasionne un éclat de rire collectif au sein du public, allez savoir pourquoi.

Profitant d’une accalmie passagère, Zemmour y va de son petit couplet sur l’histoire de France contemporaine, remontant aux aurores de la cinquième république. Il n’a pas le temps d’en revenir, interrompu par Lalanne qui l’invective : « Tu as quel âge ? Moi, je te parle des gens d’aujourd’hui. » Et Zemmour : « Mais je me fous des gens d’aujourd’hui ! » A partir de là, l’argument se confond à la réplique, les esprits s’échauffent, l’absurde éclot en cet échange où n’importe plus que le dernier mot, quel qu’en soit le sens, ce qui génère ce moment d’anthologie télévisuelle :

« Lalanne – Toi qui es profondément bonapartiste, tu ne vas pas me sortir le déterminisme historique de Karl Marx !
Zemmour – Bien sûr que si !
Lalanne – Donc tu es marxiste.
Zemmour – Mais oui, bien sûr. »

Ces premiers engagements ne sont pourtant que l’antichambre du drame, qui va subitement, avec l’acte deux, se précipiter dans la rixe pure, quoique orale uniquement, encore que, comme nous le verrons, il frôlera la sincère bastonnade avec la seconde charge, menée par Naulleau qui, honorant son fiel incisif, balance une bonne charretée d’amabilités sans sourciller, et notamment : « Si y’avait eu dix pages de plus, c’est juste si tu avais demandé l’asile politique en Corée du Nord. Le niveau des textes est au bord du délit culturel. Les crimes : mise sur le marché de vers de Mirliton non homologués, possession et revente de niaiseries en stock. C’est en dessous du niveau de la mer. » Il n’en fallut pas plus pour que, d’un débat houleux mais honnête, la scène se mue en indomptable baston, courrouçant les voix, fronçant les sourcils, rougissant les faces, pinçant les lèvres et dessinant les veines frontales. La naïve tentative d’apaisement de Ruquier (« Naulleau, je vous trouve sévère ») n’y est d’aucun secours. Lalanne s’emporte, hurle, gesticule sur sa sellette comme s’il y brûlait du charbon, et commet alors l’irréparable : la perche absolue et parfaite. « Je ne t’autorise pas à me juger. Je ne l’accepte pas. Pour qui tu te prends ? Tu t’arroges le droit de dire ce qui est bien et ce qui est mal. Tu es un inspecteur des travaux finis. » – Et Naulleau : « Mais ils ne sont pas finis, tes travaux. »

Cela ne suffit pas. L’animal est à terre, mais il respire encore. Troisième acte. C’est l’instant d’estocade. Naulleau propose alors de répondre à la poésie de Francis par une intervention versifiée, « façon Lalanne », dont je vous fais grâce ici, à l’exception de ce joli proverbe : « A péter plus haut que son Q.I., on risque de ne souffler que du vent. » Il faut reconnaître ici l’élégance de Lalanne qui, assommé, balafré, trouve encore le panache de faire face, tel Cyrano au vicomte, poète, et tellement qu’en ferraillant il va – hop ! – à l’improvisade, lui composer une balade. C’est ce qu’il fait, il répond, main levée, lippe écumante :

Enfin, encore un mot qu’il ne faut pas qu’on perde
Retiens-le pour le dire à tes preux, tes amis
Je ne suis qu’un français de notre grand Paris
Je ne suis qu’un poète, heureux, et je t’emmerde !

L’effet est puissant, du moins sur le public qui éclate en triomphe, et même si ces vers furent probablement écrits à l’avance, feignant la stichomythie, ils furent parfaitement instillés dans le cours de l’intrigue, fruits d’un timing irréprochable et d’un sens du spectacle que nul ne peut reprocher à leur auteur.

On n’est pas couché : une réflexion

Je connais cette émission par les comptes rendus que m’en fait madame au brunch dominical ; pour autant qu’elle soit à la maison, elle n’en rate jamais une édition, en dépit de ses assoupissements répétés. Ce n’est rien d’autre qu’un spectacle parlé, un talk-show dans lequel se succèdent des gens, connus ou non, pourvu qu’ils fissent l’actualité parisienne des dernières semaines. Ces gens sont issus de la politique, de la culture, de la science ou du sport, et sont conviés à partager avec la France l’objet de leur actuelle publicité. Ce n’est pas si simple en vérité : l’épreuve ultime consiste à passer de l’infantile bonhomie de Laurent Ruquier, maître du protocole et propriétaire des lieux, aux assauts successifs du couple de snipers spécialement entrainés à l’embrasement de plateau, campés côte à côte et chacun pêché dans un pan de l’échiquier idéologique, l’un de droite, à gauche, et l’un de gauche, à droite. Un duo tueur et sulfureux dont les offensives télévisuelles ont franchi les frontières de la case horaire et s’étalent désormais en société comme un nouvel aristarque. L’un – Zemmour – est journaliste, l’autre – Naulleau – est éditeur. Le premier est vivement critiqué pour ses prises de position considérées par le marais bien-pensant comme extrêmes et provocatrices, faisant de la France métropolitaine le noyau du monde ; le second dissimule sous des airs d’ourson placide un acide aiguillon harponnant ses proies de formules assassines, tenant de l’écharde plus que du roseau. L’alchimie infernale de ce tandem suffit à moissonner des millions de Français devant leur télévision, le samedi soir jusqu’au milieu de la nuit, et pour s’assurer qu’ils n’y préfèrent la chaleur des couettes, les échauffourées ne durent que quelques minutes, le temps d’échanger l’une ou l’autre escarmouche verbale, de croiser son fer avant qu’il ne fût rouge. Les débats pourtant fondamentaux qui souvent s’y déploient ne sont guère approfondis au-delà de ce que le cerveau moyen du téléspectateur ramolli d’une semaine de labeur est en mesure d’accepter un samedi soir, jour de bière et de baise. C’est le nouveau taylorisme culturel : une succession de saynètes sur le tapis roulant de l’audimat, et souvent on y glisse plutôt qu’on ne le déroule, c’est la promesse même de l’émission : on ne se couche pas devant le politique en démagogie, ou le saltimbanque en promotion. Le concept fonctionne à merveille, la potentialité d’un clash aspire l’audience nécessaire à l’attraction d’un gibier en besoin de visibilité. C’est un théâtre antique tout de bleu flouté, peuplé d’un public écrémé fait d’honnêtes citoyens et de jeunes biquettes pimplochées, soulignant de leurs applaudissements consentis les saillies des tragédiens, n’ayant cure des contradictions, applaudissant tantôt un camp, tantôt l’autre avec la même ferveur commandée.

Seraing-le-Chtu

J’habite un petit village hesbignon fort agréable, comme j’ai déjà dit, perché sur le haut de la vallée de la Burdinale, situation que d’aucuns aïeux avaient déjà prise pour stratégique puisqu’un château médiéval y fût bâti, offrant au hameau son toponyme qui désormais le distingua de sa cousine industrielle. Aujourd’hui, le fier donjon n’est plus que ruines ensevelies sous une végétation déchainée, navrante infortune qui abîme autant la pierre que la bourgade : c’est son nom même qui se déracine. Bientôt il n’en restera que des vestiges, et c’est à « Seraing-le-Chtu » que j’habiterai, avant de n’être plus que « Seraing », l’édifice ayant alors totalement disparu sous la négligence des édiles communaux. Or cette amputation n’affectera personne car, de village isolé il ne sera plus question, l’urbanisation galopante de la métropole liégeoise ayant englouti la jolie ruralité des lieux dans sa course effrénée – et elle a d’ailleurs commencé par l’érection d’effrayants centres commerciaux là où paissaient tranquillement quelques génisses il y a peu de temps encore.

Transferts Sud-Nord #3 : la magistrate

Fiers citoyens de Willebroek et de la province d’Anvers, une fois n’est pas coutume, mais dans le cadre des transferts sud-nord dont je vous entretenais il y a quelques semaines, afin de compenser ceux qui, doit-on croire, transitent dans l’autre sens, j’ai cette fois-ci l’idée lumineuse de soumettre à l’expropriation communautaire cette présidente du tribunal de Namur qui condamna un prévenu responsable de coups et blessures.

Jusque là, me direz-vous, rien de plus normal. La magistrate officie et n’a de comptes à rendre à personne, si ce n’est à sa conscience. Or, il se fait que le prévenu dont question est une personne à mobilité réduite, ou plutôt à mobilité accélérée par un fauteuil roulant qu’il utilisa telle une arme redoutable à l’encontre d’innocents badauds, chargeant son panzer contre les infortunés bipèdes qui eurent la mauvaise idée de stationner sur son chemin. Selon quelques témoins, un fauteuil roulant lancé à vive allure par une paire de biceps émoussés s’apparente à la violence d’une arme blanche ou, je cite, d’un revolver.

Le chenapan fut rapidement maîtrisé, sans doute flashé par un radar, et porté, comme de juste, devant ses juges. Il l’avait bien cherché, tout de même. Et quelle fut la sentence prononcée par la juge namuroise ? Elle a ordonné, tout simplement, la confiscation du fauteuil. Oui, oui. Naturellement. On prive l’auteur des moyens de ses faits. Si t’avais utilisé un couteau, ben on t’aurait confisqué le couteau. T’as utilisé ton fauteuil, ben t’as plus de fauteuil. Voilà voilà voilà. Retrait de permis ; t’as qu’à rentrer en reptation, ça t’apprendra à faire ton Thierry Boutsen sur la voie publique.

Vous auriez du voir la tête du bonhomme. S’il n’était déjà assis, il en serait tombé là. Devant sa mine déconfite, la juge eut un sursaut d’humanité, et déclara que la confiscation était assortie d’un sursis d’un an. Verdict. Adjugé. Voilà une affaire qui roule.

Alors, chers amis du nord, que diriez-vous d’un bon petit transfert sud-nord d’une magistrate wallonne aux jugements d’une implacable logique, en dépit d’un bon sens primaire qu’une vague manifestation de pitié finit par expier ? Elle est réputée pour avoir confisqué, comme le fauteuil, l’instrument essentiel de quelques personnalités : la raquette de Justine, le nœud-papillon d’Elio ou la bouteille de Michel. Vous en aurez bon usage, je vous assure. Tenez, par exemple, vous pourriez lui faire confisquer la haine de Filip, le populisme de Bart ou la démission d’Yves.

Et pour le sursis, on peut négocier.

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Transferts Sud-Nord #2 : l’imam iranien

Fiers citoyens de Maasmechelen et du reste du Limbourg, une fois n’est pas coutume, mais je vous dois de plates excuses. En effet, si vous êtes contraints d’interrompre vos barbecues un dimanche de juin prochain pour aller à nouveau désigner vos élus, c’est de ma faute. Tout est de ma faute. Enfin, pas tout, mais presque. Laissez-moi vous expliquer depuis le commencement.

La séparation de l’église et de l’état, pourtant ratifiée il y a plus d’un siècle, ne semble pas encore avalée par quelques déglingués de l’encéphale, et notamment par cet imam iranien, l’ayatollah Kazem Sedighi, qui, vous ne l’ignorez pas, prêcha récemment que la tenue légère des dames exerçait une substantielle influence sur le déclenchement de séismes et autres tsunamis. Sans esquisser le moindre sourire, ce ministre d’Allah renchérit en affirmant, hiératique et péremptoire, que les relations sexuelles illicites augmentaient le nombre de tremblements de terre. Comme je vous le dis, aussi sec, en arabe dans le texte.

Ce que je suis, en revanche, prêt à reconnaître, c’est que la multiplication des relations sexuelles illicites provoquerait en moi quelques remous et tremblements binaires, mais je doute que ces émotions aient un quelconque effet sur la couche d’ozone ou la tectonique des plaques.

Or, chers amis du nord, ce qui est irréparable, c’est l’impact que cette invective a sur ma vie quotidienne. Quand, attablé en terrasse à siroter un thé glacé, j’avise une donzelle à la courte jupette passer sous mon regard placide, je m’effraie à penser que cette vision provoque une nouvelle éruption d’un volcan islandais, et prive ainsi un millier de touristes d’un juste retour au foyer. Quand, traversant les campagnes, je darde mon oeil concupiscent sur la douceur accueillante d’un nombril s’offrant au soleil hesbignon, je visualise une mégalopole thaïlandaise disparaître sous le flot d’un ras de marée. Quand, surprenant deux rhétoriciens à se manger la langue appuyés sur un arrêt de bus, je provoque la chute du gouvernement belge. La voilà, ma croix. J’aperçois, du coin de l’oeil, un jeune couple s’échanger les chewing-gums, et un malheur s’abat sur le pays. Honte sur moi, patricide irréfléchi, la septième plaie de Belgique fond sur nos peuples.
Depuis ce jour, ma vie est un enfer.

Depuis ce jour, je fais chambre à part.

Je refuse d’être la cause de la mort de mes semblables : je préfère attendre, immobile, l’extinction de l’espèce. Plus de tenues légères, plus de paires de seins, plus d’accouplements illicites, plus de Dieu, plus d’Allah, plus rien. Car si l’on poursuit dans cette voie sacrilège, la fin du monde effectivement arrivera, mais ce ne sera pas du fait de la beauté des femmes ou de l’attirance entre les êtres, non, ce sera d’un chapelet d’explosifs noué autour des hanches d’un fidèle zélé.

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Transferts Sud-Nord #1 : le blaireau

Fiers citoyens de Koekelare et de Flandre Occidentale, une fois n’est pas coutume, mais l’incessant débat communautaire qui empoisonne notre si belle relation commence doucettement à m’échauffer les oreilles, et particulièrement l’épineuse question des “transferts nord-sud”, expression toute humanitaire qui pourrait amener à croire que la Belgique est un état-continent, telle la Sainte Russie ou le grand-nord canadien. C’est cependant dans un contexte un peu moins philanthrope que ces transferts sont régulièrement amenés sur le tapis par vos élus. Mais moi, qu’y puis-je ? Personnellement, je n’étais pas encore de ce monde lorsqu’en 1962, les lois Gilsons fixèrent à même le sol la frontière linguistique, et je défie quiconque d’accuser mon paternel d’y avoir contribué ne fut-ce que du bout des lèvres.

Mais soit ! Il nous faut assumer les décisions de nos ainés, et les transferts nord-sud sont désormais placés au sommet de la liste de nos points de dispute. Alors bon, s’il est encore possible de parlementer un tantinet dans ce pays qui fit de la négociation ce que le cigare est à Cuba et Susan Boyle à l’Angleterre, je me propose, chers amis du nord, de vous renvoyer l’ascenceur en vous offrant quelques transferts sud-nord de bon aloi, si tant est qu’ils vous agréent, en compensation de la fameuse bagnole que vous offririez annuellement à tout ménage francophone, pourvu qu’il n’ait pas eu le culot de s’installer en périphérie bruxelloise.

Or donc, au fur de cette modeste chronique, je dresserai la liste de ce que nous serions disposés à transférer, comme ça, sans condition, vers le platteland. Et pour bien commencer, j’ai l’honneur et l’avantage d’annoncer que nous sommes favorables au transfert du blaireau le plus célèbre de Wallonie. Je vous vois venir, camarades ; et pourtant je parle bien d’un blaireau. Un vrai, un mustélidé, nocturne et omnivore, flanqué des traînées de peinture noire sur le pif, trappu, court sur pattes et bien flairant, un blaireau de race pure à l’odeur infecte, et qui eut la curieuse idée, si l’on en croit les colonnes régionales de notre petite presse locale, de pénétrer au coeur de la centrale électrique de Tihange.

Exprès, sans doute. L’écologiste plantigrade s’est faufilé, discrètement, par une arrivée d’eau de Meuse, en plein milieu du deuxième réacteur, et il s’est installé là, tranquillement, offrant sa vie de blaireau à la cause de l’énergie verte, sacrifiant sa pauvre existence sur l’autel d’un monde meilleur, un monde où il y aurait, au pire, une centrale et un blaireau en moins.

La Meuse du 10 mai 2010

Pendant deux jours, une équipe de professionnels s’affaire à la capture de l’animal. Une escouade de sapeurs équipés de masques à gaz et de primes de risque, un plongeur palmipède et un vétérinaire sans descendance, tous focalisés sur le même objectif : s’emparer d’un blaireau, placide et têtu, qui, décidément, ne bougera pas d’un centimètre.

Voyez-vous, chers camarades du nord, c’est qu’en Wallonie, on déploie les grands moyens pour assurer la sécurité de nos concitoyens. Un escadron d’infanterie surentraîné aux techniques de combat en conditions hostiles pour dégommer un gros rat. Dégommer ? Ah non, camarades. La centrale ne risque rien, aucun risque qu’une faille de sécurité nous projette sous les bancs scolaires et nous fasse acquérir des hectolitres de Spa Barrissart : il s’agit en fait de ne pas blesser la bête.

Car en Belgique, le blaireau est une espèce protégée. Compte tenu de la densité du tissu autoroutier et de la raréfaction progressive de l’espèce, notre pays est le seul au monde où sont construits des centaines de “tunnels à blaireaux” (en français dans le texte), leur permettant de se déplacer sans risquer de se faire aplatir par un trente tonnes polonais en transit vers le Pas de Calais. Dorloté de tant de sollicitudes, le blaireau belge est ainsi le mieux protégé du monde. S’il ne doit être radié de la carte des espèces, il ne sera pas non plus irradié par nos installations nucléaires. Notre spécimen a survécu, héros parmi les blaireaux, et c’est avec plaisir et bienveillance que nous en envisageons le transfert au nord.

C’est ainsi. Le blaireau est une espèce protégée. Et en Wallonie, plus qu’ailleurs.

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