From the heart of the Tower

Innocentia Veritas Viat Fides Circumdederunt me inimici mei

by Sir Thomas Wyatt, the Elder

Who list his wealth and ease retain,
Himself let him unknown contain.
Press not too fast in at that gate
Where the return stands by disdain,
For sure, circa Regna tonat.

The high mountains are blasted oft
When the low valley is mild and soft.
Fortune with Health stands at debate.
The fall is grievous from aloft.
And sure, circa Regna tonat.

These bloody days have broken my heart.
My lust, my youth did them depart,
And blind desire of estate.
Who hastes to climb seeks to revert.
Of truth, circa Regna tonat.

The bell tower showed me such sight
That in my head sticks day and night.
There did I learn out of a grate,
For all favour, glory, or might,
That yet circa Regna tonat.

By proof, I say, there did I learn:
Wit helpeth not defence too yerne,
Of innocency to plead or prate.
Bear low, therefore, give God the stern,
For sure, circa Regna tonat.

Dans l’esprit d’un propriétaire d’une Audi A8

Unique concession à l’autosatisfaction (avec l’amour du champagne), je me suis offert, il y a trois ans, une voiture haut de gamme. Le plus haut modèle d’une marque allemande, réputée pour sa robustesse et sa disposition à afficher la réussite sociale de son propriétaire. Il s’agit d’une Audi A8, et jusqu’à ce qu’ils engendrent l’A10, il s’agira de la plus grosse berline grand public accessible au visiteur de concession. Je dois être un des rares à la conduire moi-même. Je n’ai pas souscrit à l’option « chauffeur », d’abord pour le plaisir de piloter l’engin moi-même, et aussi parce que son électronique embarquée s’y substitue aisément, comme une sorte de conducteur invisible qui se parque tout seul, même en marche arrière, qui se maintient entre les lignes blanches, qui détecte les véhicules alentours, qui ralentit à leur approche, qui accélère pour les doubler, qui anticipe les collisions, et qui me mène là où je le désire par commande vocale. Il s’en faut de peu pour que je puisse lire mon journal sur l’autoroute. C’est la mort annoncée de Driving Miss Daisy. Je me rappelle m’être bien marré le jour de l’achat. Le vendeur était surexcité à l’idée de boucler son objectif mensuel en une seule vente. Il m’a présenté, sans rire, l’option « Key Warming System », qui mémorise dans la clé de contact tes préférences personnelle de chauffage intérieur, au cas où tu serais vraiment trop fainéant pour presser trois fois un bouton qui se trouve par défaut… sur le volant. Je pouvais également opter pour le double vitrage, si mes préoccupations écologiques chatouillaient ma pulsion d’achat. Ça compenserait un peu le quatre litre qui repose sous le capot. En fait c’est surtout pour l’isolation phonique. Le clou : le récepteur télé intégré à l’écran du système de navigation. Le type était convaincu qu’il allait me la fourguer, celle-là, parce que j’étais un « homme de média ». Il n’a pas compris pourquoi j’ai boudé sa téloche à trois mille euros. Par contre, le téléphone intégré est, bien entendu, fourni de série. Si vous connaissez le numéro de la voiture, vous pouvez y déposer un message vocal à son intention expresse, et que je n’entendrai qu’une fois à bord. Appeler un correspondant est aussi simple que de prononcer son nom à haute voix ; la machine compose alors le numéro et appelle. Lorsque la voiture est mise en service, une jeune dame annonce vos messages. Je l’ai appelée Naomi, du nom de qui vous devinez.

Un passage télévisuel

Le moniteur s’éveille sur la photographie d’une famille ordinaire se partageant un vaste divan, chacun des membres contemplant, en prière, une télévision aux dimensions disproportionnées. Les visages sont enflammés par le chatoiement de l’image qui en émane, comme une éclatante radiation ; l’hypnose est tangible ; le lien entre l’homme et la machine est visuel et lumineux. Soudain, une voix-off. « A l’âge de quatre-vingt ans, un être humain occidental aura passé 20 années de sa vie devant la télévision. »

Le sujet est posé, limpide. Le petit documentaire que je m’apprête à subir va dépeindre les transformations sociales amenées par « le poste », les néfastes effets des images animées au contenu vide sur les cerveaux de nos adolescents, les générations d’obèses abrutis, les dangers tacites de la télé-réalité, la redoutable efficacité des tunnels publicitaires et la blondeur des speakerines. Ah non, ça n’existe plus, les speakerines. Elles ont toutes été recyclées à la météo ou aux alcooliques anonymes.

Je m’attends à pareils discours sermonneurs, laisse échapper un soupir convenu avant de replonger dans mon divin cigare. L’autre, au fond de son cuir vachette, me fixe, impassible. Il doit deviner mon appréhension et se réjouir de ma méprise. En effet, je me trompais. Au contraire d’un anathème passionnel, le document se révèle le meilleur plaidoyer que peuvent espérer les professionnels de la télévision. Il rappelle, à qui l’ignore encore, que la télé, loin de constituer un luxe dispensable, reste, au sein des ménages les plus modestes, voire carrément miséreux, l’objet le plus chéri, le plus récent et le plus investi. Il est celui dont, dénué de tout, on ne se privera pas ; il résiste à la pauvreté, à la faim, aux saisies, à l’ennui, au malheur, aux successions ; il se dédouble avec l’éclatement des familles.

La voix-off explique que la télévision s’est progressivement substituée à la table d’autrefois, autour de laquelle se réunit la famille, qui s’y retrouve, s’y soude, s’y réalise par l’échange et la parole. Ce n’est plus autour de la tablée, mais face à la télé que désormais se fédère le clan. Le centre de gravité des regards s’est déplacé ; il ne réunit plus la maisonnée : il fuit par la lucarne cathodique.

Je synthétise ces premières minutes en mon for intérieur : « Tout ce verbiage pour confirmer ce que l’on sait déjà. Et alors ? »

La suite du film aborde une seconde théorie, dite des « patates de canapé », ou couch potatoes, en bon angliche. Pour l’occasion, la famille envoutée s’efface au profit d’une succession de témoignages de spécimens aléatoires (assure-t-on), échantillon représentatif des victimes de cet opium postmoderne.  Prototypes cachetés du sacrifice, ils attestent, à tour de rôle, leur inconsciente résignation face au pouvoir sédatif du téléviseur. Ils y déclarent leur nonchalance et leur soumission à son endroit. Ils y verbalisent leur passivité, leur conscience aspirée, avalée, leur « regard hébété devant quelque chose qui bouge ». L’addition de ces aveux consentants finit par dessiner les traits du propos. La thèse, progressivement, s’incarne sans se dire, comme pour ne pas se compromettre ; ne pas affirmer : laisser dire les autres.

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Cathédrale cathodique

Face à moi, une porte en métal rouge. A ma gauche, Jack Nicholson, qui pianote un code chantant sur un petit clavier numérique accroché au mur. Un bruit sourd se fait entendre, libérant l’obstacle. Je pénètre enfin dans le sanctuaire. Le panorama se révèle à la mesure des projecteurs gigantesques qui, en paire et en rythme, éclatent en lumière dans un rugissement d’océan. C’est une véritable cathédrale qui surgit de l’obscurité ; j’en remonte la nef d’un pas lent aux côtés de l’archevêque. Un plateau de télévision s’est installé dans le chœur : une douzaine de fauteuils, disposés en demi-cercle, courent le long d’une légère estrade encore striée de câbles : les finitions sont toujours à faire. Plus loin, vingt degrés de gradins observent le tableau ; il y a de quoi y empiler cinq cent personnes, au moins. Mon regard se perd dans l’altitude des lieux. Suspendue en croisée d’ogives, une multitude de petits spots imprime au sol une fresque chamarrée, comme un vitrail soumis au meilleur soleil. Pourtant, nulle ouverture vers le ciel : ce temple au dieu télé vit cloîtré sous la surface. On m’invite à passer derrière un fin décor aggloméré. J’enjambe un emmêlement de fils électriques encordés en spaghetti, je me contorsionne sous une charpente métallique, et je m’introduis enfin, à la suite de mon hôte, dans une petite pièce, étroite et profonde : c’est la salle des commandes, la régie – la sacristie.

J’ai faim !

J’ai faim ! Mon estomac profère quelques gargouillis parfaitement intelligibles : il commande une pièce de bœuf irlandais, poêlée, saignante, et ceinturée de frites larges et brillantes. Savoureuse exigence à laquelle je me soumets avec bienveillance, d’autant que j’excelle en sa préparation. Il n’est que seize heures, et alors ?

D’un bond, je suis Bocuse aux fourneaux, toque et tablier enfilés, face au gaz. Une motte de beurre réduit lentement dans un creuset en fonte hérité d’une ancienne vie. J’y vais déposer la livre de bœuf préalablement frottée au gros sel, puis une sélection de morilles, chanterelles, cèpes et pleurotes, sautée à l’ail frais. D’où vous êtes, vous ne pouvez pas entendre le crépitement jouissif de la viande saisie, ni sentir le fumet composite des cuissons concurrentes, vous ne voyez pas les champignons fondre et brunir ; de votre fauteuil, votre lit, votre banc, votre autobus, tout ceci ne reste qu’une image ; en revanche, je suis certain que vous en salivez déjà.

Pour la scission de l’arrondissement Aywaille-Fléron

La désastreuse actualité politique inspire les édiles locales à rebondir sur l’émoi collectif afin d’exprimer leurs velléités territoriales et faire passer l’exigence avec l’eau du bain. Réunis sous le vocable « district de Fléron », ce canton électoral désire être scindé de l’arrondissement de Liège pour des raisons « éminemment culturelles et géologiques » (dit-on dans les milieux bien informés).

« Aywaille et Fléron, deux agréables communes qui n’ont plus rien de liégeois ! » si l’on en croit un commentateur anonyme à l’incontestable courage politique. Il ajoute qu’une fois le district scindé, ses habitants pourront être jugés en vrai wallon fléronais, incompréhensible des magistrats de l’ardente cité, qui ne djôsent qu’un français académique hermétique. Cette situation est par ailleurs fort répandue : ne dit-on pas « traduire en justice » ?

Il va plus loin : il affirme que la scission de l’arrondissement Aywaille-Fléron n’est qu’un premier pas vers l’indépendance aquilienne pure et simple. Aywaille mérite son autonomie, elle abrite tout de même la vache à lait économique du Monde Sauvage, leur « petit Zaventem » (sic). Par ailleurs, ultime estocade, Fléron et Aywaille sont et resteront éternellement séparés par une barrière naturelle irréductible : l’E25.

Scindons l’arrondissement Aywaille-Fléron ! Maintenant !

Auteur Academy (Pierre Chavagné)

Au fil de mes lectures, la jubilation parfois se manifeste alors que je ne l’attends pas. Elle m’a surprise aujourd’hui, à la page 4 du premier roman de Pierre Chavagné, Auteur Academy, et ne m’a quittée que quelques heures plus tard au moment de me décider à la partager ici.

J’ai entamé la lecture de ce livre comme on ouvre un magazine un dimanche de pluie, sans ambition plus soutenue que celle de combler l’attente du réveil de mes enfants, tranquillement ensiestés. Ils finirent par m’extraire eux-mêmes de ma lecture, captive de la plume truculente de cet auteur d’un an mon cadet – fichtre !

J’ignore s’il est lui-même à l’origine du titre affreux de son premier opus. Il a cependant le mérite d’être honnête : Auteur Academy narre les péripéties de treize candidats d’une émission de télé-réalité (reality-chaud, écrit-il), qui substitue à la musique la littérature sur commande, mais en conserve les ingrédients essentiels : l’isolement, les caméras omniscientes, le confessionnal, les éliminations régulières, le sacro-saint vote du public, les interventions de la production, les copulations de salle de bains, l’audimat – le factice.

Que la morale de l’histoire réside dans la critique généreuse des mœurs télévisuelles de notre temps, là n’est pas, finalement, le véritable intérêt de l’ouvrage, en dépit de la pertinence des vues que l’on ne peut que partager. L’intérêt, c’est le ton, la langue, le plaisir évident de Chavagné à torturer son sujet, son style fleuri, insolent, pétri de références littéraires – forcément – cinématographiques aussi, montrant que tout n’est qu’une affaire d’écran, de montage, de choix.

Quelques passages délicieux se dénoncent eux-mêmes comme pastiche de scènes connues, mettant en scène tel chroniqueur culturicide, telle candidate nymphomane, tel animateur emmodé. Le discours est rythmé de citations latines, confirmant, s’il en était besoin, l’amour évident du narrateur pour les Lettres, et c’est finalement ce décalage entre littérature et télévision, entre prose et plan, qui ravit notre attention jubilatoire, de page en page, jusqu’à l’issue, fatale, devinée, évidente et rugueuse à la fois – qui consacre la victoire prévisible et incontestée de l’écran sur la page.

Ce fut un régal, j’en ai oublié la pluie.

Auteur Academy, Pierre Chevagné.

Ads I like (2010/Q1)

My Top 5 in January ;-)

1. Granny’s fries (without the granny)

2. The Real Milkshake

3. Lego. Rebuilt it!

4. Obamaille : la moutarde du changement

5. Becoming a donor is probably your only chance to get inside her

Powézie : Paf ! le chien.

Je vais vous raconter l’histoire d’un clébard
Qui, la nuit, silencieux, se dépêtra d’un bar
Sa vie ne fut pas rose, passant de maître en maître
Voulut plus d’une fois à jamais disparaître
Né au fond d’une niche, il en reçut des baffes
C’est pourquoi depuis lors on le surnomme… Paf

Et c’est donc Paf le chien (quoi ? Vous la connaissez ?)
Et c’est donc Paf le chien qui ce soir éméché
Entreprend, courageux, de traverser la rue
Nul passant, nul piéton, nulle auto, nulle grue
Fièrement, langue à terre, il pose la papatte
Sur la chaussée humide où jamais une chatte
N’osa s’aventurer, pensant au toit brûlant
Il se risque pourtant, s’avance lentement
Il ne sent pas l’alcool dont il s’est enivré
Il a pourtant lapé de grands cruchons entiers
Cette erreur est fatale, à gauche il ne voit rien
Surgit une Volvo et soudain : Paf ! le chien.

L’anecdote est fort triste et pourtant, chers amis
Elle arrive souvent aux animaux bien cuits
Tenez, hier soir encore, au sortir d’une boum
Un éléphant bien mûr, au petit nom de Poum
Se risqua, lui aussi, sur la chaussée tueuse
Ainsi Poum l’éléphant, plein de cidre et de gueuse
Entame son avance, passe le caniveau
Il ne voit rien à droite et soudain : Poum ! la Volvo.

Abattre les murs des musées

Cet excellent spot publicitaire pour le MoMa réveille en moi de vieilles lectures muséographiques, dont je suis heureux de retrouver une épure dans une communication above the line. A l’aube du 21ème siècle, théâtre d’une réalité immédiate où la planète n’est qu’un globe oculaire omniscient (même s’il est sélectif, souvent), le concept de “musée” a-t-il encore un sens ? L’art n’a-t-il pas achevé son émancipation institutionnelle, muséale, maçonnée ?

Et bien non. Ce que nous dit ce spot, c’est qu’aujourd’hui les murs des musées abritent la métaphore calme et sereine de la trépidance imprévisible du dehors. Que chaque pièce est l’autre versant d’une colline, votre monde invisible, votre instantané, votre passeport vers l’infini.

Les musées aimeraient être les églises d’aujourd’hui. Une zone franche, neutre, protectrice, silencieuse, hors du temps et de l’espace, qui offre un regard sur le monde différent et pacifié.