La Rédemption du Téléphone

(Ecrit deux mois avant le décès de Steve Jobs, et pourtant…)

Je suis le Téléphone, le Neuf, l’Immérité. Le prince des mitaines aux applis de génie. Je suis le Téléphone, et pas n’importe quel modèle : l’intelligent, le smart, celui doté de raison, d’auto-détermination électronique. Celui qui décide de son sort, s’allume et s’éteint au gré de ses caprices. On me chérit tel un joyau, ultime échelon de l’évolution bigophonique, loin des grésillements de Graham Bell et du cotillon des opératrices ; loin des cadrans circulaires, des boutons noirs et carrés ; loin des Snake et des icônes monochromes. Six millions de pixels sous le capot, que n’écorchent nulle aspérité, nul clavier, nulle touche apparente, boursouflures d’une génération révolue. Ma surface est plane, éternelle, ténébreuse, pourtant elle y accueille le royaume des mondes. On peut tout y lire, il y a une application pour tout ; je suis l’Hospitalité Ultime.

Je suis le vecteur des appels que j’autorise, je les rends possible. Sans moi, point de contact. Sans moi, l’enfant se perd et l’amant s’éloigne. Je suis la porte des soupirs, le passage du nord-ouest, le cerbère des assauts inassouvis. La promesse d’un bonheur distant. D’un attouchement délicat, je rapproche l’affectionné, congédie l’indésirable. Je sais tout de mon propriétaire, et j’en conserve l’âme : carnet d’adresses, messages, secrets et confessions, trahisons aussi. Je suis le Confident, la Mémoire et le Journal. L’ami fidèle, l’outil vital, l’extension de soi.

Ce matin, le léger tangage de l’autobus affole mon altimètre et retarde ma mise en veille. Coincé entre deux banquettes de skaï orange, je me sens faiblir. Mes ballasts  s’assèchent à grande vitesse dès que mes Hautes Fonctions s’actionnent. Les sièges du transport public suintent la sueur du peuple, je ne suis pas sensé m’y vautrer, et j’angoisse. Plusieurs paires de hanches humaines se succèdent à mes côtés, m’ignorant telle une épluchure de pomme. C’est d’ailleurs ce qui orne la face arrière de ma carrosserie, un fruit d’argent prudemment croqué, symbole du triomphe sucré de mon Créateur. L’agrume du bonheur, la vitamine C du snobisme qui essaime son art de vivre comme un bacille tuberculeux. Et là, pressé de faux cuir et vraie chair, l’effet s’estompe et se dérobe aux regards envieux de ceux qui en sont dépourvus. Mes loupiottes se voilent et mes sons vacillent. Mon propriétaire, mon Maître, m’aurait-il… m’aurait-il abandonné ?

C’est la faille, le talon d’Achille, le conflit intérieur permanent : la peur de l’abandon. L’espérance de vie de mon espèce s’écourte à mesure qu’elle prolifère. En moins de deux ans, la majorité d’entre les nôtres sont remplacés, oubliés, perdus – ou pire : flanqués au rebut ! Tôt au tard, nous sommes tous sacrifiés sur l’autel du progrès, cédant nos atours au profit d’un autre, plus puissant, plus fin, plus cher. Croquez la pomme, et vous serez chassés du paradis. Or, je suis jeune encore, vaillant, musclé ; je n’ai jamais failli, jamais planté. Pas le moindre symptôme de faiblesse. C’est l’évidence : mon maître m’a répudié. Renié telle une épouse inféconde, lui qui, il y a peu de mois, m’avait choisi, l’œil en feu, parmi des dizaines d’autres, quand je trônais dans une vitrine surchauffée en offrant mon meilleur profil, qui criait « moi, moi, moi ! ». Je suis abandonné, moi, le Téléphone. Mon seul bouton sanglote, ma seule étoile et morte. Mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie. Ma douleur sera donc éternelle, et mon éclat refroidi. L’extension de Lui s’effiloche. Je m’éteins, me décharge ; je m’oublie, m’inutile. Les affres de la Réincarnation s’ébauchent ; ferai-je le bonheur d’un moins riche, envoyé en Afrique ? Serai-je démonté, recyclé ? Ou bien trouverai-je un nouveau maître avant d’avoir vécu ? Un passant, un quidam, un samaritain qui pourrait avoir pitié d’un appareil agonisant. Cet espoir attise mes dernières ardeurs, et je clignote, éperdument, du fond de ma fente qui est aussi mon linceul.

Nul secours, nulle halte dans la folle course du monde. Les voyageurs s’encourent, qui au bureau, qui à l’école, et n’aperçoivent que leurs ennuis surgir au coin de l’œil. Pas un n’aurait la bonne idée de glisser lentement la main entre les sièges, comme un petit plaisir intime, un travers innocent, comme on aime empoigner la farine sèche ou laisser ses doigts sous l’eau tiède. Il m’y trouverait pourtant, et d’une reconnaissance infinie je lui paonnerai mes reflets chamarrés, une dernière fois avant de m’endormir. J’oublierai mon premier propriétaire, idéal et cruel, qui, sans un regard, a préféré le monde. J’aurais pu sonner, frissonner, me rappeler à sa mémoire par quelque artifice vibratoire ; j’aurais pu, si j’avais su. Ma confiance était totale, et ma naïveté confondante. L’humain s’attache puis s’enfuit. Il butine, de gadget en machine, il y consacre une fortune, et il se lasse, infidèle, irrévérent, brutal parfois. J’ai connu des frères qui se sont fracassés sur des murs, victimes expiatoires de la rage quotidienne des hommes. Et pourtant, bonnes pommes, nous persistons à nous jeter allègrement dans leurs paluches, dans leurs gueules de loup ; ils continueront à nous hurler au micro, à taillader la grammaire à coup de canif, à nous utiliser comme boucs émissaires, messagers d’infortune, ambassadeurs d’infamie. Nous resterons le voile opaque qui les protège du poids de leur charge et de l’absurdité de l’existence. Nous compenserons le mal enfoui, la déchirure originelle.

Soudain, je tressaillis. Une main moite effleure mon flanc. Fine, douce, délicate ; féminine à n’en point douter. Une main de jeune fille, quatorze ou quinze printemps, sans doute. Je les connais, les mains ; c’est ma spécialité : je suis tactile. Ma condition consiste à répondre à la caresse des doigts, aux pressions différentes, aux vitesses changeantes. Ceux-ci sont minces et graciles, leur étreinte est une câlinerie polissonne, et je palpite aussitôt sous ces mamours voluptueux. La demoiselle m’a trouvé ! Dans mes derniers instants d’énergie, je savoure le tripotage sensuel qu’elle prodigue à ma carlingue, et je distingue un sourire d’une interminable largeur. Je fais une heureuse dans la morosité de l’aube. Je le suis davantage encore. L’abandon précède l’adoption ; je ne finirai pas mes jours enfoui dans une caisse en carton avec mille autres cousins. Ô merveille du jour, ma beauté, ma jeune princesse, merci, merci, gloire à tes explorations digitales, longue vie à tes manies de gamine, bénie sois-tu d’avoir faufilé tes extrémités à la recherche d’un plaisir discret : tu m’as relevé du tombeau, Lazare endormi, et le jour se lève à nouveau sur notre vie nouvelle. Nous y boirons le jus de la treille où le pampre à la rose s’allie. Mon front est rouge encore du baiser de la reine : ce matin, j’ai trouvé un propriétaire dans le bus.

-Laurent Kinet
10 août 2011

La Tirade du Bide

(librement inspirée de celle du nez - Cyrano de Bergerac, E. Rostand, 1897)

—– Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme…
En variant le ton, - par exemple, et rapide :
Agressif : “Moi, monsieur, si j’avais un tel bide,
Il faudrait sur-le-champ que je le dégraissasse ! ”
Amical : “Mais il doit produire une chiasse !
De grâce, pour votre entourage, quel handicap ! ”
Descriptif : “Et pour le contourner … c’est un cap !
Que dis-je, c’est bien plus… C’est un travail d’Hercule ! ”
Curieux : “A quoi sert ce petit monticule ?
D’escalade, monsieur, ou de porte-drapeau ? ”
Gracieux : “Aimez-vous à ce point les morceaux
Que naturellement vous vous débarrassâtes
De mâcher vos gibiers, vos viandes ou vos pâtes ? ”
Truculent : “Ça, monsieur, lorsque vous vous bâfrez,
L’excédent du repas vous sort-il du gosier
Sans qu’un voisin ne crie « Expédiez en Afrique ? ”
Prévenant : “Faites bien attention aux coliques
Trop de gras donne aux crottes une odeur de formol ! ”
Tendre : “Terminez vos dîners par un petit alcool
Afin de bien tasser les excès de friture ! ”
Pédant : “Il me faut bien desserrer ma ceinture
Après avoir gobé sans une moindre pause
Ce qui répand ici tant de chair sur tant d’os ! ”
Cavalier : “Quoi, l’ami, ce ventre est à la mode
Pour y poser ses fesses, c’est vraiment très commode ! ”
Emphatique : “Aucun gibier ne peut, ô ventre énorme,
Te remplir tout entier, exceptée la Licorne ! ”
Dramatique : “C’est l’orage quand il digère ! ”
Admiratif : “Pour un cache-cache, quel repaire ! ”
Lyrique : “Est-ce une lune, êtes-vous un lion ? ”
Naïf : “Ce monument, quand le visite-t-on ? ”
Respectueux : “Sachez, monsieur, qu’on vous confond,
Avec une voiture, un train, un porte-avion ! ”
Campagnard : “Hé, ardé ! C’est-y un bide ? Nenni !
C’est un taureau, un bœuf – as-teure une ménagerie ! ”
Militaire : “Débarrassez-vous des tambours !”
Pratique : “Creus, ça ferait un bel abat-jour.
Assurément, monsieur, mais il vous faut l’espace ! ”
Enfin parodiant Raoul avec sa classe :
Le voilà donc ce bide, qui des lignes humaines
A détruit l’harmonie ! Et autrefois, la mienne !”

-L.Kinet, 2011

Une première télé (en 1987)

« Quel con ! »

Guy Lux me balance cette aimable apostrophe lorsque je le salue, à la suite de tous les autres, en arrivant pour la première fois sur le plateau de La Classe. J’ai dû mal entendre. Non, j’ai bien entendu. Ca ne doit pas m’être adressé. Si, ça m’est adressé. Ô joie. Voilà donc la célèbre éducation française, le savoir-vivre hexagonal dont on vante la rigueur aux fin fond des colonies. Mon premier contact avec Guy Lux : quel con. On m’avait prévenu de sa gentillesse naturelle, et elle se confirme avec ces deux petits mots, lâchés en oblique comme si je n’étais pas là, ajoutant l’insulte au ridicule. L’après-midi va être longue. Quatre émissions sont enregistrées à la suite l’une de l’autre, et il s’agit de rester en forme. J’atterris au milieu d’une caste unie, où chacun connaît l’autre et toise l’aventureux novice d’un air circonspect. Le novice, c’est moi : je ne connais personne si ce n’est l’animateur Fabrice et, bien sur, Pompon. Il y a là Jean-Marie Bigard, Michèle Laroque, Bézu, et quelques autres dont les traits me sont encore inconnus. Gifflé par le brocard de Lux, je me sens subitement incongru, inutile, explétif ; l’écolier excédentaire, le quota du surbooking, un parasite éphémère que la masse des sédentaires aura tôt fait de renvoyer en sa province. Les regards sont agressifs, même dissimulés derrière un sourire, ou alors curieux, mateurs ; on m’envisage comme un animal étrange, une nouvelle espèce à renifler. Je m’incarne en cet indien d’Amérique ramené par Colomb et présenté au Roi Très-Catholique, nu-pied, peinturluré, vêtu de feuilles et de plumes, avançant lentement vers le trône entre les grappes de courtisans héberlués, condescendants et craintifs. Pour un peu, j’aurais préféré : mes camarades de classe ne sont, eux, nullement craintifs.

Quatorze heures, il est temps d’entamer l’enregistrement de la première émission du jour. Vingt-six minutes dans les conditions du direct. Une assistante me mène à mon pupitre, et je me contorsionne pour y prendre place. Autour de moi, les collègues, et à ma droite, Pompon, ivre déjà de plusieurs cafés améliorés. Le professeur Fabrice s’installe enfin à son bureau, et… on tourne ! Ca y est ! Je suis dans la boîte à Paris, à la télé française ! Mon tour arrive rapidement. Fabrice m’appelle sur l’estrade où je me précipite, gauche et trébuchant, un bérêt sur les oreilles. Et je me lance, je balance un sketch en roulant mes r de la même façon qu’en Belgique, avec cet accent coloré qui fit mes premiers succès. C’est la façon brabançonne, le r si prononcé qu’on dirait une voyelle, et qui enveloppe immédiatement son locuteur d’une chaleur joviale. Un type avec un pareil accent ne peut être que sympathique. Et ça marche ! Je vois les mines se détendre au son roucoulant de ma voix, réagir à mes vannes, et finalement s’abandonner au rire franc, entraînées par Fabrice qui, lui, se tirebouchonne sous la table, saisi de spasmes incontrôlables. J’ai fait mouche ! A la chute de mon sketch, la classe est pliée, elle se déboyaute en grands cris rauques, les larmes coulent et les joues enflent, c’est l’orgie du rictus, un concert de gloussements, un triomphal retour en grâce ! Je rejoins ma petite table en souriant : j’ai vaincu les réticences parisiennes, écrasé les a prioris, conquis les rates. Ma place est acquise en ce milieu cruel.

A l’issue de ce premier enregistrement, nombreux sont les camarades qui me congratulent, ceux-là même qui m’emballaient de dédain il y a moins d’une heure. Je me sens adopté à mesure des tapes dans le dos. « Excellentissime, ton sketch ! Et cet accent berrichon, c’est à pleurer, vraiment ! » – « C’est brabançon, corrige-je, c’est l’accent brabançon. » – « Mais non, voyons, c’est berrichon, ça saute aux yeux… enfin, aux oreilles ! » – « Si tu le dis, va pour le berrichon, ainsi. » Je comprends alors que je dois mon salut à l’existence d’un patois rural à la consonance vaguement similaire au brabançon belge, et que c’est précisément la référence domestique qui déclencha l’hilarité générale. Qu’à cela ne tienne : j’ai réussi mon examen de passage, l’accent n’est que le véhicule de l’humour, et c’est ce dernier qui compte, après tout !

On n’est pas couché : une réflexion

Je connais cette émission par les comptes rendus que m’en fait madame au brunch dominical ; pour autant qu’elle soit à la maison, elle n’en rate jamais une édition, en dépit de ses assoupissements répétés. Ce n’est rien d’autre qu’un spectacle parlé, un talk-show dans lequel se succèdent des gens, connus ou non, pourvu qu’ils fissent l’actualité parisienne des dernières semaines. Ces gens sont issus de la politique, de la culture, de la science ou du sport, et sont conviés à partager avec la France l’objet de leur actuelle publicité. Ce n’est pas si simple en vérité : l’épreuve ultime consiste à passer de l’infantile bonhomie de Laurent Ruquier, maître du protocole et propriétaire des lieux, aux assauts successifs du couple de snipers spécialement entrainés à l’embrasement de plateau, campés côte à côte et chacun pêché dans un pan de l’échiquier idéologique, l’un de droite, à gauche, et l’un de gauche, à droite. Un duo tueur et sulfureux dont les offensives télévisuelles ont franchi les frontières de la case horaire et s’étalent désormais en société comme un nouvel aristarque. L’un – Zemmour – est journaliste, l’autre – Naulleau – est éditeur. Le premier est vivement critiqué pour ses prises de position considérées par le marais bien-pensant comme extrêmes et provocatrices, faisant de la France métropolitaine le noyau du monde ; le second dissimule sous des airs d’ourson placide un acide aiguillon harponnant ses proies de formules assassines, tenant de l’écharde plus que du roseau. L’alchimie infernale de ce tandem suffit à moissonner des millions de Français devant leur télévision, le samedi soir jusqu’au milieu de la nuit, et pour s’assurer qu’ils n’y préfèrent la chaleur des couettes, les échauffourées ne durent que quelques minutes, le temps d’échanger l’une ou l’autre escarmouche verbale, de croiser son fer avant qu’il ne fût rouge. Les débats pourtant fondamentaux qui souvent s’y déploient ne sont guère approfondis au-delà de ce que le cerveau moyen du téléspectateur ramolli d’une semaine de labeur est en mesure d’accepter un samedi soir, jour de bière et de baise. C’est le nouveau taylorisme culturel : une succession de saynètes sur le tapis roulant de l’audimat, et souvent on y glisse plutôt qu’on ne le déroule, c’est la promesse même de l’émission : on ne se couche pas devant le politique en démagogie, ou le saltimbanque en promotion. Le concept fonctionne à merveille, la potentialité d’un clash aspire l’audience nécessaire à l’attraction d’un gibier en besoin de visibilité. C’est un théâtre antique tout de bleu flouté, peuplé d’un public écrémé fait d’honnêtes citoyens et de jeunes biquettes pimplochées, soulignant de leurs applaudissements consentis les saillies des tragédiens, n’ayant cure des contradictions, applaudissant tantôt un camp, tantôt l’autre avec la même ferveur commandée.

Sociologie du comeback

   Beaucoup pensent que les artistes sont des gens privilégiés formant une caste insondable aux rites parallèles. Bien souvent, l’opinion publique les classe en deux catégories distinctes, voire opposées. D’un côté se trouve le saltimbanque écorché, pauvrissime et bienheureux, qui produit des stères de poèmes déchirants dans une chambrette de nourrice, comblé dans ses combles à bénir la bohème dans laquelle il flotte, pleurant la fuite du temps et son spleen dégoulinant. De l’autre siège la star éclatante ignorant le prix d’un pain, friquée jusqu’à plus soif et flânant dix mois sur douze sur le teck d’un yacht amarré, mais pas trop près, au port de Saint-Tropez, champagnisé au petit-déjeuner, tuméfié de cocaïne enfilée à la Visa Platinum et baisant comme castor en barrage. Pour l’opinion, le passage du premier état au second s’opère en une nuit, transcendé par les spots aveuglants d’un plateau télé ou le reflet d’un magazine, transfiguré par l’éclair d’un sortilège-paillette, réincarné, inaccessible.
   Il existe – j’en connais – des artistes répondant à ces portraits, mais l’immense majorité d’entre nous n’est ni de poussière ni d’or, et pratique ce métier avec la simplicité d’un besoin de subsistance : pas de fortune immense occultée au fisc, pas de flemmardise indolente ; plutôt un travail acharné, quotidien, recommencé chaque fois. Si la liberté reste notre bien le plus précieux, elle ne peut s’exprimer qu’à travers un labeur perpétuel. Notoriété n’est pas richesse, et le tapis rouge n’offre nulle immunité : rien n’est jamais acquis, aucun contrat n’est éternel, et le moindre reflux de visibilité concoure à notre mort.
   Visibilité ! Maître mot de la caste. C’est elle qui fonde chaque décision, chaque mouvement, chaque choix.  Je pense alors aux grands comebacks des ténors d’antan, et particulièrement des spécimens de la chanson française des sixeventies, vous savez, ceux qui parvenaient à nous faire balancer la croupe en souriant béatement et en agitant les bras comme si l’on trayait une chamelle bien achalandée ; ceux qui s’agitaient dans des clips grisâtres, écœurants de formes géométriques en mouvement, parfois escortés de danseusettes presque nues dont la seule fonction était de reproduire à l’identique les gesticulations du patron, au centre ; ceux qui débitaient, souvent faux, des textes qu’on eut cru tirés du courrier des lecteurs des magazines féminins – oui, ceux-là même pour lesquels une génération de fillettes impubères s’égosilla, se pâma, se détruisit parfois ; ceux-là même qui parvinrent à libérer la gent féminine des inhibitions du temps avec leur absolue guimauve, exploit pour lequel ils mériteraient tous une place au Panthéon des Révolutionnaires, mais qui, pour seul prix, se sont faits rétamer par la vague déferlante de la new wave, et retombés pour la plupart dans la nébulosité de l’anonymat. C’est peu dire qu’après un tel purgatoire, beaucoup se soient précipités sur les scènes des tournées nostalgiques, retrouvant pour un temps âge tendre et tête de bois. Etonnants, ces nouveaux tours à chansons, réunissant des brochettes de ces vibrants ancêtres, qu’on exploite autant que la mélancolie des anciens fans. Pour certains, la durée des tournées excède celle de leur première carrière, alors ils s’y vautrent corps et âme, hurlant leur unique tube d’une voix fissurée par quarante ans d’alcool. On y engrange des sommes astronomiques, dépassant de loin les plus folles recettes des charts d’alors ; ivresse financière, emballement incontrôlable, juteuse jouvence – comme le film Titanic qui a coûté plus cher que le Titanic lui-même. L’appel de la lumière : la nostalgie est l’appeau du pathos, opium lucratif, extension vitale, Viagra-yéyé, qui alimente la poignante conviction d’encore faire l’actualité, car n’exister plus que dans le souvenir des grands-mères, alors gamines, c’est déjà mourir un peu.

Extrait aléatoire

Acte 2. Je propose mes services à L’Oréal, superpuissance cosmétique et fierté industrielle française qui, déjà, façonne les canons de la beauté universelle – qualité qui ne fut pas à l’origine de mon recrutement, alors barbu, maigrichon et gringalet. Je suis mobilisé au service commercial, le saint des saints, l’appareil critique de l’empire, le benzol capitaliste, le royaume des vendeurs – qualité qui ne fut pas, non plus, à l’origine de mon affectation : j’étais nul. On m’y embauche parce que je suis bilingue, punt. J’atterris dans le drill loréalien comme un bidasse en conscription, et subis une entrevue de quarante-cinq secondes avec le supérieur de mon supérieur (mon « n+2 »), qui m’éclaire sur ma fonction : je vais porter la bonne parole auprès des apothicaires de la région, en leur vantant les incontestables mérites des bandes hygiéniques Danglas. Moi, le prince puceau, des bandes hygiéniques ! « Vous avez une automobile ? » demande-t-il ensuite ? Je réponds que je possède une fidèle Renault 8 Major qui me rend bien des services et qui… « Vous en changerez. Voici une liste des véhicules autorisés. Au revoir. » Le paquet d’accueil de la Maison est une invitation à s’endetter : on n’achète pas du bien-être intime au conducteur d’une auto-tamponneuse. « Une dernière chose, Monsieur. » – « Oui ? » – « Vous me raserez aussi cette barbe. »

« Je tiens depuis onze mois ! » précisai-je au beau-père, toujours campé devant moi, vertical et immobile, les poings sur les hanches et me fixant comme prêtre en prêche. Je n’ose pas lui avouer que je me suis déjà fait remercier par formulaire interposé trois jours avant cette audience. Officiellement, mes résultats commerciaux en sont la cause, mais je sais bien qu’un client m’a vendu. Je peux citer son nom ; c’est un certain Raymond, qui rechignait à signer, doutant de la révolutionnaire efficacité de mes bandes hygiéniques. Je lui ai alors proposé, dans un sourire élargi, de les essayer lui-même, avant d’acheter. Il n’a pas ri. Mon n+2 non plus, sans doute.

J’achève là le long périple de mes activités professionnelles, conscient de n’avoir servi ma cause que du faible espoir d’une grâce providentielle, puis s’installe un silence pesant, comme il devait y en avoir tant en ces murs sombres. Le regard du maître m’enflamme d’abord, puis, graduellement, refroidit pour s’ensevelir d’une tristesse résignée que je crois être une marque de compassion, avant de comprendre qu’il ne s’agit que d’une résignation fatiguée ; décidément, cet homme n’établira jamais sa fille dans l’honneur et l’opulence. Je perçois dans ce regard les multiples prétendants de Rita qui me précédèrent en cette pièce, narrant leur infortune en tremblant des membres, et soudainement timbré d’un numéro dont j’ignore le chiffre, je décide que quel que soit le verdict, je plaquerai cette rouchie dès le seuil franchi.

From the heart of the Tower

Innocentia Veritas Viat Fides Circumdederunt me inimici mei

by Sir Thomas Wyatt, the Elder

Who list his wealth and ease retain,
Himself let him unknown contain.
Press not too fast in at that gate
Where the return stands by disdain,
For sure, circa Regna tonat.

The high mountains are blasted oft
When the low valley is mild and soft.
Fortune with Health stands at debate.
The fall is grievous from aloft.
And sure, circa Regna tonat.

These bloody days have broken my heart.
My lust, my youth did them depart,
And blind desire of estate.
Who hastes to climb seeks to revert.
Of truth, circa Regna tonat.

The bell tower showed me such sight
That in my head sticks day and night.
There did I learn out of a grate,
For all favour, glory, or might,
That yet circa Regna tonat.

By proof, I say, there did I learn:
Wit helpeth not defence too yerne,
Of innocency to plead or prate.
Bear low, therefore, give God the stern,
For sure, circa Regna tonat.

Dans l’esprit d’un propriétaire d’une Audi A8

Unique concession à l’autosatisfaction (avec l’amour du champagne), je me suis offert, il y a trois ans, une voiture haut de gamme. Le plus haut modèle d’une marque allemande, réputée pour sa robustesse et sa disposition à afficher la réussite sociale de son propriétaire. Il s’agit d’une Audi A8, et jusqu’à ce qu’ils engendrent l’A10, il s’agira de la plus grosse berline grand public accessible au visiteur de concession. Je dois être un des rares à la conduire moi-même. Je n’ai pas souscrit à l’option « chauffeur », d’abord pour le plaisir de piloter l’engin moi-même, et aussi parce que son électronique embarquée s’y substitue aisément, comme une sorte de conducteur invisible qui se parque tout seul, même en marche arrière, qui se maintient entre les lignes blanches, qui détecte les véhicules alentours, qui ralentit à leur approche, qui accélère pour les doubler, qui anticipe les collisions, et qui me mène là où je le désire par commande vocale. Il s’en faut de peu pour que je puisse lire mon journal sur l’autoroute. C’est la mort annoncée de Driving Miss Daisy. Je me rappelle m’être bien marré le jour de l’achat. Le vendeur était surexcité à l’idée de boucler son objectif mensuel en une seule vente. Il m’a présenté, sans rire, l’option « Key Warming System », qui mémorise dans la clé de contact tes préférences personnelle de chauffage intérieur, au cas où tu serais vraiment trop fainéant pour presser trois fois un bouton qui se trouve par défaut… sur le volant. Je pouvais également opter pour le double vitrage, si mes préoccupations écologiques chatouillaient ma pulsion d’achat. Ça compenserait un peu le quatre litre qui repose sous le capot. En fait c’est surtout pour l’isolation phonique. Le clou : le récepteur télé intégré à l’écran du système de navigation. Le type était convaincu qu’il allait me la fourguer, celle-là, parce que j’étais un « homme de média ». Il n’a pas compris pourquoi j’ai boudé sa téloche à trois mille euros. Par contre, le téléphone intégré est, bien entendu, fourni de série. Si vous connaissez le numéro de la voiture, vous pouvez y déposer un message vocal à son intention expresse, et que je n’entendrai qu’une fois à bord. Appeler un correspondant est aussi simple que de prononcer son nom à haute voix ; la machine compose alors le numéro et appelle. Lorsque la voiture est mise en service, une jeune dame annonce vos messages. Je l’ai appelée Naomi, du nom de qui vous devinez.

Un passage télévisuel

Le moniteur s’éveille sur la photographie d’une famille ordinaire se partageant un vaste divan, chacun des membres contemplant, en prière, une télévision aux dimensions disproportionnées. Les visages sont enflammés par le chatoiement de l’image qui en émane, comme une éclatante radiation ; l’hypnose est tangible ; le lien entre l’homme et la machine est visuel et lumineux. Soudain, une voix-off. « A l’âge de quatre-vingt ans, un être humain occidental aura passé 20 années de sa vie devant la télévision. »

Le sujet est posé, limpide. Le petit documentaire que je m’apprête à subir va dépeindre les transformations sociales amenées par « le poste », les néfastes effets des images animées au contenu vide sur les cerveaux de nos adolescents, les générations d’obèses abrutis, les dangers tacites de la télé-réalité, la redoutable efficacité des tunnels publicitaires et la blondeur des speakerines. Ah non, ça n’existe plus, les speakerines. Elles ont toutes été recyclées à la météo ou aux alcooliques anonymes.

Je m’attends à pareils discours sermonneurs, laisse échapper un soupir convenu avant de replonger dans mon divin cigare. L’autre, au fond de son cuir vachette, me fixe, impassible. Il doit deviner mon appréhension et se réjouir de ma méprise. En effet, je me trompais. Au contraire d’un anathème passionnel, le document se révèle le meilleur plaidoyer que peuvent espérer les professionnels de la télévision. Il rappelle, à qui l’ignore encore, que la télé, loin de constituer un luxe dispensable, reste, au sein des ménages les plus modestes, voire carrément miséreux, l’objet le plus chéri, le plus récent et le plus investi. Il est celui dont, dénué de tout, on ne se privera pas ; il résiste à la pauvreté, à la faim, aux saisies, à l’ennui, au malheur, aux successions ; il se dédouble avec l’éclatement des familles.

La voix-off explique que la télévision s’est progressivement substituée à la table d’autrefois, autour de laquelle se réunit la famille, qui s’y retrouve, s’y soude, s’y réalise par l’échange et la parole. Ce n’est plus autour de la tablée, mais face à la télé que désormais se fédère le clan. Le centre de gravité des regards s’est déplacé ; il ne réunit plus la maisonnée : il fuit par la lucarne cathodique.

Je synthétise ces premières minutes en mon for intérieur : « Tout ce verbiage pour confirmer ce que l’on sait déjà. Et alors ? »

La suite du film aborde une seconde théorie, dite des « patates de canapé », ou couch potatoes, en bon angliche. Pour l’occasion, la famille envoutée s’efface au profit d’une succession de témoignages de spécimens aléatoires (assure-t-on), échantillon représentatif des victimes de cet opium postmoderne.  Prototypes cachetés du sacrifice, ils attestent, à tour de rôle, leur inconsciente résignation face au pouvoir sédatif du téléviseur. Ils y déclarent leur nonchalance et leur soumission à son endroit. Ils y verbalisent leur passivité, leur conscience aspirée, avalée, leur « regard hébété devant quelque chose qui bouge ». L’addition de ces aveux consentants finit par dessiner les traits du propos. La thèse, progressivement, s’incarne sans se dire, comme pour ne pas se compromettre ; ne pas affirmer : laisser dire les autres.

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Cathédrale cathodique

Face à moi, une porte en métal rouge. A ma gauche, Jack Nicholson, qui pianote un code chantant sur un petit clavier numérique accroché au mur. Un bruit sourd se fait entendre, libérant l’obstacle. Je pénètre enfin dans le sanctuaire. Le panorama se révèle à la mesure des projecteurs gigantesques qui, en paire et en rythme, éclatent en lumière dans un rugissement d’océan. C’est une véritable cathédrale qui surgit de l’obscurité ; j’en remonte la nef d’un pas lent aux côtés de l’archevêque. Un plateau de télévision s’est installé dans le chœur : une douzaine de fauteuils, disposés en demi-cercle, courent le long d’une légère estrade encore striée de câbles : les finitions sont toujours à faire. Plus loin, vingt degrés de gradins observent le tableau ; il y a de quoi y empiler cinq cent personnes, au moins. Mon regard se perd dans l’altitude des lieux. Suspendue en croisée d’ogives, une multitude de petits spots imprime au sol une fresque chamarrée, comme un vitrail soumis au meilleur soleil. Pourtant, nulle ouverture vers le ciel : ce temple au dieu télé vit cloîtré sous la surface. On m’invite à passer derrière un fin décor aggloméré. J’enjambe un emmêlement de fils électriques encordés en spaghetti, je me contorsionne sous une charpente métallique, et je m’introduis enfin, à la suite de mon hôte, dans une petite pièce, étroite et profonde : c’est la salle des commandes, la régie – la sacristie.