J’ai faim !

J’ai faim ! Mon estomac profère quelques gargouillis parfaitement intelligibles : il commande une pièce de bœuf irlandais, poêlée, saignante, et ceinturée de frites larges et brillantes. Savoureuse exigence à laquelle je me soumets avec bienveillance, d’autant que j’excelle en sa préparation. Il n’est que seize heures, et alors ?

D’un bond, je suis Bocuse aux fourneaux, toque et tablier enfilés, face au gaz. Une motte de beurre réduit lentement dans un creuset en fonte hérité d’une ancienne vie. J’y vais déposer la livre de bœuf préalablement frottée au gros sel, puis une sélection de morilles, chanterelles, cèpes et pleurotes, sautée à l’ail frais. D’où vous êtes, vous ne pouvez pas entendre le crépitement jouissif de la viande saisie, ni sentir le fumet composite des cuissons concurrentes, vous ne voyez pas les champignons fondre et brunir ; de votre fauteuil, votre lit, votre banc, votre autobus, tout ceci ne reste qu’une image ; en revanche, je suis certain que vous en salivez déjà.

Pour la scission de l’arrondissement Aywaille-Fléron

La désastreuse actualité politique inspire les édiles locales à rebondir sur l’émoi collectif afin d’exprimer leurs velléités territoriales et faire passer l’exigence avec l’eau du bain. Réunis sous le vocable « district de Fléron », ce canton électoral désire être scindé de l’arrondissement de Liège pour des raisons « éminemment culturelles et géologiques » (dit-on dans les milieux bien informés).

« Aywaille et Fléron, deux agréables communes qui n’ont plus rien de liégeois ! » si l’on en croit un commentateur anonyme à l’incontestable courage politique. Il ajoute qu’une fois le district scindé, ses habitants pourront être jugés en vrai wallon fléronais, incompréhensible des magistrats de l’ardente cité, qui ne djôsent qu’un français académique hermétique. Cette situation est par ailleurs fort répandue : ne dit-on pas « traduire en justice » ?

Il va plus loin : il affirme que la scission de l’arrondissement Aywaille-Fléron n’est qu’un premier pas vers l’indépendance aquilienne pure et simple. Aywaille mérite son autonomie, elle abrite tout de même la vache à lait économique du Monde Sauvage, leur « petit Zaventem » (sic). Par ailleurs, ultime estocade, Fléron et Aywaille sont et resteront éternellement séparés par une barrière naturelle irréductible : l’E25.

Scindons l’arrondissement Aywaille-Fléron ! Maintenant !

Auteur Academy (Pierre Chavagné)

Au fil de mes lectures, la jubilation parfois se manifeste alors que je ne l’attends pas. Elle m’a surprise aujourd’hui, à la page 4 du premier roman de Pierre Chavagné, Auteur Academy, et ne m’a quittée que quelques heures plus tard au moment de me décider à la partager ici.

J’ai entamé la lecture de ce livre comme on ouvre un magazine un dimanche de pluie, sans ambition plus soutenue que celle de combler l’attente du réveil de mes enfants, tranquillement ensiestés. Ils finirent par m’extraire eux-mêmes de ma lecture, captive de la plume truculente de cet auteur d’un an mon cadet – fichtre !

J’ignore s’il est lui-même à l’origine du titre affreux de son premier opus. Il a cependant le mérite d’être honnête : Auteur Academy narre les péripéties de treize candidats d’une émission de télé-réalité (reality-chaud, écrit-il), qui substitue à la musique la littérature sur commande, mais en conserve les ingrédients essentiels : l’isolement, les caméras omniscientes, le confessionnal, les éliminations régulières, le sacro-saint vote du public, les interventions de la production, les copulations de salle de bains, l’audimat – le factice.

Que la morale de l’histoire réside dans la critique généreuse des mœurs télévisuelles de notre temps, là n’est pas, finalement, le véritable intérêt de l’ouvrage, en dépit de la pertinence des vues que l’on ne peut que partager. L’intérêt, c’est le ton, la langue, le plaisir évident de Chavagné à torturer son sujet, son style fleuri, insolent, pétri de références littéraires – forcément – cinématographiques aussi, montrant que tout n’est qu’une affaire d’écran, de montage, de choix.

Quelques passages délicieux se dénoncent eux-mêmes comme pastiche de scènes connues, mettant en scène tel chroniqueur culturicide, telle candidate nymphomane, tel animateur emmodé. Le discours est rythmé de citations latines, confirmant, s’il en était besoin, l’amour évident du narrateur pour les Lettres, et c’est finalement ce décalage entre littérature et télévision, entre prose et plan, qui ravit notre attention jubilatoire, de page en page, jusqu’à l’issue, fatale, devinée, évidente et rugueuse à la fois – qui consacre la victoire prévisible et incontestée de l’écran sur la page.

Ce fut un régal, j’en ai oublié la pluie.

Auteur Academy, Pierre Chevagné.

Ads I like (2010/Q1)

My Top 5 in January ;-)

1. Granny’s fries (without the granny)

2. The Real Milkshake

3. Lego. Rebuilt it!

4. Obamaille : la moutarde du changement

5. Becoming a donor is probably your only chance to get inside her

Powézie : Paf ! le chien.

Je vais vous raconter l’histoire d’un clébard
Qui, la nuit, silencieux, se dépêtra d’un bar
Sa vie ne fut pas rose, passant de maître en maître
Voulut plus d’une fois à jamais disparaître
Né au fond d’une niche, il en reçut des baffes
C’est pourquoi depuis lors on le surnomme… Paf

Et c’est donc Paf le chien (quoi ? Vous la connaissez ?)
Et c’est donc Paf le chien qui ce soir éméché
Entreprend, courageux, de traverser la rue
Nul passant, nul piéton, nulle auto, nulle grue
Fièrement, langue à terre, il pose la papatte
Sur la chaussée humide où jamais une chatte
N’osa s’aventurer, pensant au toit brûlant
Il se risque pourtant, s’avance lentement
Il ne sent pas l’alcool dont il s’est enivré
Il a pourtant lapé de grands cruchons entiers
Cette erreur est fatale, à gauche il ne voit rien
Surgit une Volvo et soudain : Paf ! le chien.

L’anecdote est fort triste et pourtant, chers amis
Elle arrive souvent aux animaux bien cuits
Tenez, hier soir encore, au sortir d’une boum
Un éléphant bien mûr, au petit nom de Poum
Se risqua, lui aussi, sur la chaussée tueuse
Ainsi Poum l’éléphant, plein de cidre et de gueuse
Entame son avance, passe le caniveau
Il ne voit rien à droite et soudain : Poum ! la Volvo.

Abattre les murs des musées

Cet excellent spot publicitaire pour le MoMa réveille en moi de vieilles lectures muséographiques, dont je suis heureux de retrouver une épure dans une communication above the line. A l’aube du 21ème siècle, théâtre d’une réalité immédiate où la planète n’est qu’un globe oculaire omniscient (même s’il est sélectif, souvent), le concept de “musée” a-t-il encore un sens ? L’art n’a-t-il pas achevé son émancipation institutionnelle, muséale, maçonnée ?

Et bien non. Ce que nous dit ce spot, c’est qu’aujourd’hui les murs des musées abritent la métaphore calme et sereine de la trépidance imprévisible du dehors. Que chaque pièce est l’autre versant d’une colline, votre monde invisible, votre instantané, votre passeport vers l’infini.

Les musées aimeraient être les églises d’aujourd’hui. Une zone franche, neutre, protectrice, silencieuse, hors du temps et de l’espace, qui offre un regard sur le monde différent et pacifié.

Powézie :-)

Ma douleur, Caroline, sera donc éternelle
Et les aimables soins
Que prodigue en ce jour ta présence charnelle
Ne l’apaisera point

Assurément mon corps tressaillit du plaisir
De ta caresse vive
Il en gémit pourtant tel un vivant martyr
Que la survie motive

Cruel est ce délice que le tourment taquine
De son dur aiguillon
La torture aboutit, tu me tues, Caroline
Pitié, pitié, pardon !

Ôtez-moi, par pitié de ce lieu de débauche
Car le plaisir n’est roi
Que lorsque tu retires ton talon-aiguille gauche
De mon gros orteil droit

Ancienneté des moeurs administratives

“Ce qui caractérise l’administration, c’est la haine violente que lui inspirent indistinctement tous ceux qui veulent s’occuper d’affaires publiques en dehors d’elle. Le moindre corps indépendant qui semble vouloir se former sans son concours lui fait peur, la plus petite association libre, quel qu’en soit l’objet, l’importune ; elle ne laisse subsister que celles qu’elles a composées arbitrairement et qu’elle préside. Les grandes compagnies industrielles elles-mêmes lui agréent peu ; en un mot elle n’entend pas que les citoyens s’ingèrent d’une manière quelconque dans l’examen de leur propres affaires ; elle préfère la stérilité à la douceur d’un peu de licence pour les consoler de leur servitude, le gouvernement permet de discuter fort librement toutes sortes de théories générales et abstraites en matière de religion, de philosophie, de morale et même de politique. Il souffre volontiers qu’on attaque les principes fondamentaux sur lesquels reposait jusqu’alors la société et qu’on discute jusqu’à Dieu même, pourvu qu’on ne glose pas sur ses moindres agents.”

Elégant trait d’Alexis de Tocqueville, d’une modernité remarquable, et pourtant oeuvre de la première moitié du 19ème siècle. Cet Alex est décidément un auteur à relire, débarrassé de la contrainte universitaire, et avec le regard neuf du consultant en Politique 2.0. Je gage qu’on y retrouvera quelques perles du genre !

Les étoiles de Compostelle (H. Vincenot)

Poursuivant dans mon intérêt grandissant pour les bâtisseurs de cathédrales, je referme à l’instant ce petit chef d’œuvre de style et de mysticisme, dissimulant sous une fine intrigue une éblouissante érudition. Extrait (page 109 sq. Editions Folio).

En paraphrasant ce que dit Saint Matthieu (VI-13, 14), “Quand tu pries, ne multiplie pas les vaines paroles, comme les païens”, l’abbé Bernard avait dit, en quelque sorte ; “Quand vous faites prier la pierre, ne la torturez pas, avec le tarabiscot, en de vains ornements, comme les païens. Elle prie par sa matière, elle prie par son volume, elle prie par son poids, elle prie par son orientation et vos vaines images n’y ajoutent rien, au contraire !”

Bien sûr, les vrais sculpteurs n’étaient pas d’accord, car c’était ainsi se moquer des grands maîtres d’Autun et de Cluny. Mais Bernard était de cette eau, et son succès justement venait de sa grande soif de pureté et de rigueur. S’il était suivi par tant de gens, surtout les jeunes, qui prenaient l’habit blanc et se rasaient le crâne, c’était pour cela, par réaction contre la débauche du siècle, et sans doute pour le retour, qu’il préconisait, vers la rudesse primitive.

Heureusement qu’on nous prévient !

Vécu sur l’E40.