Dans l’esprit d’un propriétaire d’une Audi A8

Unique concession à l’autosatisfaction (avec l’amour du champagne), je me suis offert, il y a trois ans, une voiture haut de gamme. Le plus haut modèle d’une marque allemande, réputée pour sa robustesse et sa disposition à afficher la réussite sociale de son propriétaire. Il s’agit d’une Audi A8, et jusqu’à ce qu’ils engendrent l’A10, il s’agira de la plus grosse berline grand public accessible au visiteur de concession. Je dois être un des rares à la conduire moi-même. Je n’ai pas souscrit à l’option « chauffeur », d’abord pour le plaisir de piloter l’engin moi-même, et aussi parce que son électronique embarquée s’y substitue aisément, comme une sorte de conducteur invisible qui se parque tout seul, même en marche arrière, qui se maintient entre les lignes blanches, qui détecte les véhicules alentours, qui ralentit à leur approche, qui accélère pour les doubler, qui anticipe les collisions, et qui me mène là où je le désire par commande vocale. Il s’en faut de peu pour que je puisse lire mon journal sur l’autoroute. C’est la mort annoncée de Driving Miss Daisy. Je me rappelle m’être bien marré le jour de l’achat. Le vendeur était surexcité à l’idée de boucler son objectif mensuel en une seule vente. Il m’a présenté, sans rire, l’option « Key Warming System », qui mémorise dans la clé de contact tes préférences personnelle de chauffage intérieur, au cas où tu serais vraiment trop fainéant pour presser trois fois un bouton qui se trouve par défaut… sur le volant. Je pouvais également opter pour le double vitrage, si mes préoccupations écologiques chatouillaient ma pulsion d’achat. Ça compenserait un peu le quatre litre qui repose sous le capot. En fait c’est surtout pour l’isolation phonique. Le clou : le récepteur télé intégré à l’écran du système de navigation. Le type était convaincu qu’il allait me la fourguer, celle-là, parce que j’étais un « homme de média ». Il n’a pas compris pourquoi j’ai boudé sa téloche à trois mille euros. Par contre, le téléphone intégré est, bien entendu, fourni de série. Si vous connaissez le numéro de la voiture, vous pouvez y déposer un message vocal à son intention expresse, et que je n’entendrai qu’une fois à bord. Appeler un correspondant est aussi simple que de prononcer son nom à haute voix ; la machine compose alors le numéro et appelle. Lorsque la voiture est mise en service, une jeune dame annonce vos messages. Je l’ai appelée Naomi, du nom de qui vous devinez.

Un passage télévisuel

Le moniteur s’éveille sur la photographie d’une famille ordinaire se partageant un vaste divan, chacun des membres contemplant, en prière, une télévision aux dimensions disproportionnées. Les visages sont enflammés par le chatoiement de l’image qui en émane, comme une éclatante radiation ; l’hypnose est tangible ; le lien entre l’homme et la machine est visuel et lumineux. Soudain, une voix-off. « A l’âge de quatre-vingt ans, un être humain occidental aura passé 20 années de sa vie devant la télévision. »

Le sujet est posé, limpide. Le petit documentaire que je m’apprête à subir va dépeindre les transformations sociales amenées par « le poste », les néfastes effets des images animées au contenu vide sur les cerveaux de nos adolescents, les générations d’obèses abrutis, les dangers tacites de la télé-réalité, la redoutable efficacité des tunnels publicitaires et la blondeur des speakerines. Ah non, ça n’existe plus, les speakerines. Elles ont toutes été recyclées à la météo ou aux alcooliques anonymes.

Je m’attends à pareils discours sermonneurs, laisse échapper un soupir convenu avant de replonger dans mon divin cigare. L’autre, au fond de son cuir vachette, me fixe, impassible. Il doit deviner mon appréhension et se réjouir de ma méprise. En effet, je me trompais. Au contraire d’un anathème passionnel, le document se révèle le meilleur plaidoyer que peuvent espérer les professionnels de la télévision. Il rappelle, à qui l’ignore encore, que la télé, loin de constituer un luxe dispensable, reste, au sein des ménages les plus modestes, voire carrément miséreux, l’objet le plus chéri, le plus récent et le plus investi. Il est celui dont, dénué de tout, on ne se privera pas ; il résiste à la pauvreté, à la faim, aux saisies, à l’ennui, au malheur, aux successions ; il se dédouble avec l’éclatement des familles.

La voix-off explique que la télévision s’est progressivement substituée à la table d’autrefois, autour de laquelle se réunit la famille, qui s’y retrouve, s’y soude, s’y réalise par l’échange et la parole. Ce n’est plus autour de la tablée, mais face à la télé que désormais se fédère le clan. Le centre de gravité des regards s’est déplacé ; il ne réunit plus la maisonnée : il fuit par la lucarne cathodique.

Je synthétise ces premières minutes en mon for intérieur : « Tout ce verbiage pour confirmer ce que l’on sait déjà. Et alors ? »

La suite du film aborde une seconde théorie, dite des « patates de canapé », ou couch potatoes, en bon angliche. Pour l’occasion, la famille envoutée s’efface au profit d’une succession de témoignages de spécimens aléatoires (assure-t-on), échantillon représentatif des victimes de cet opium postmoderne.  Prototypes cachetés du sacrifice, ils attestent, à tour de rôle, leur inconsciente résignation face au pouvoir sédatif du téléviseur. Ils y déclarent leur nonchalance et leur soumission à son endroit. Ils y verbalisent leur passivité, leur conscience aspirée, avalée, leur « regard hébété devant quelque chose qui bouge ». L’addition de ces aveux consentants finit par dessiner les traits du propos. La thèse, progressivement, s’incarne sans se dire, comme pour ne pas se compromettre ; ne pas affirmer : laisser dire les autres.

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Cathédrale cathodique

Face à moi, une porte en métal rouge. A ma gauche, Jack Nicholson, qui pianote un code chantant sur un petit clavier numérique accroché au mur. Un bruit sourd se fait entendre, libérant l’obstacle. Je pénètre enfin dans le sanctuaire. Le panorama se révèle à la mesure des projecteurs gigantesques qui, en paire et en rythme, éclatent en lumière dans un rugissement d’océan. C’est une véritable cathédrale qui surgit de l’obscurité ; j’en remonte la nef d’un pas lent aux côtés de l’archevêque. Un plateau de télévision s’est installé dans le chœur : une douzaine de fauteuils, disposés en demi-cercle, courent le long d’une légère estrade encore striée de câbles : les finitions sont toujours à faire. Plus loin, vingt degrés de gradins observent le tableau ; il y a de quoi y empiler cinq cent personnes, au moins. Mon regard se perd dans l’altitude des lieux. Suspendue en croisée d’ogives, une multitude de petits spots imprime au sol une fresque chamarrée, comme un vitrail soumis au meilleur soleil. Pourtant, nulle ouverture vers le ciel : ce temple au dieu télé vit cloîtré sous la surface. On m’invite à passer derrière un fin décor aggloméré. J’enjambe un emmêlement de fils électriques encordés en spaghetti, je me contorsionne sous une charpente métallique, et je m’introduis enfin, à la suite de mon hôte, dans une petite pièce, étroite et profonde : c’est la salle des commandes, la régie – la sacristie.

J’ai faim !

J’ai faim ! Mon estomac profère quelques gargouillis parfaitement intelligibles : il commande une pièce de bœuf irlandais, poêlée, saignante, et ceinturée de frites larges et brillantes. Savoureuse exigence à laquelle je me soumets avec bienveillance, d’autant que j’excelle en sa préparation. Il n’est que seize heures, et alors ?

D’un bond, je suis Bocuse aux fourneaux, toque et tablier enfilés, face au gaz. Une motte de beurre réduit lentement dans un creuset en fonte hérité d’une ancienne vie. J’y vais déposer la livre de bœuf préalablement frottée au gros sel, puis une sélection de morilles, chanterelles, cèpes et pleurotes, sautée à l’ail frais. D’où vous êtes, vous ne pouvez pas entendre le crépitement jouissif de la viande saisie, ni sentir le fumet composite des cuissons concurrentes, vous ne voyez pas les champignons fondre et brunir ; de votre fauteuil, votre lit, votre banc, votre autobus, tout ceci ne reste qu’une image ; en revanche, je suis certain que vous en salivez déjà.

Auteur Academy (Pierre Chavagné)

Au fil de mes lectures, la jubilation parfois se manifeste alors que je ne l’attends pas. Elle m’a surprise aujourd’hui, à la page 4 du premier roman de Pierre Chavagné, Auteur Academy, et ne m’a quittée que quelques heures plus tard au moment de me décider à la partager ici.

J’ai entamé la lecture de ce livre comme on ouvre un magazine un dimanche de pluie, sans ambition plus soutenue que celle de combler l’attente du réveil de mes enfants, tranquillement ensiestés. Ils finirent par m’extraire eux-mêmes de ma lecture, captive de la plume truculente de cet auteur d’un an mon cadet – fichtre !

J’ignore s’il est lui-même à l’origine du titre affreux de son premier opus. Il a cependant le mérite d’être honnête : Auteur Academy narre les péripéties de treize candidats d’une émission de télé-réalité (reality-chaud, écrit-il), qui substitue à la musique la littérature sur commande, mais en conserve les ingrédients essentiels : l’isolement, les caméras omniscientes, le confessionnal, les éliminations régulières, le sacro-saint vote du public, les interventions de la production, les copulations de salle de bains, l’audimat – le factice.

Que la morale de l’histoire réside dans la critique généreuse des mœurs télévisuelles de notre temps, là n’est pas, finalement, le véritable intérêt de l’ouvrage, en dépit de la pertinence des vues que l’on ne peut que partager. L’intérêt, c’est le ton, la langue, le plaisir évident de Chavagné à torturer son sujet, son style fleuri, insolent, pétri de références littéraires – forcément – cinématographiques aussi, montrant que tout n’est qu’une affaire d’écran, de montage, de choix.

Quelques passages délicieux se dénoncent eux-mêmes comme pastiche de scènes connues, mettant en scène tel chroniqueur culturicide, telle candidate nymphomane, tel animateur emmodé. Le discours est rythmé de citations latines, confirmant, s’il en était besoin, l’amour évident du narrateur pour les Lettres, et c’est finalement ce décalage entre littérature et télévision, entre prose et plan, qui ravit notre attention jubilatoire, de page en page, jusqu’à l’issue, fatale, devinée, évidente et rugueuse à la fois – qui consacre la victoire prévisible et incontestée de l’écran sur la page.

Ce fut un régal, j’en ai oublié la pluie.

Auteur Academy, Pierre Chevagné.

Les étoiles de Compostelle (H. Vincenot)

Poursuivant dans mon intérêt grandissant pour les bâtisseurs de cathédrales, je referme à l’instant ce petit chef d’œuvre de style et de mysticisme, dissimulant sous une fine intrigue une éblouissante érudition. Extrait (page 109 sq. Editions Folio).

En paraphrasant ce que dit Saint Matthieu (VI-13, 14), “Quand tu pries, ne multiplie pas les vaines paroles, comme les païens”, l’abbé Bernard avait dit, en quelque sorte ; “Quand vous faites prier la pierre, ne la torturez pas, avec le tarabiscot, en de vains ornements, comme les païens. Elle prie par sa matière, elle prie par son volume, elle prie par son poids, elle prie par son orientation et vos vaines images n’y ajoutent rien, au contraire !”

Bien sûr, les vrais sculpteurs n’étaient pas d’accord, car c’était ainsi se moquer des grands maîtres d’Autun et de Cluny. Mais Bernard était de cette eau, et son succès justement venait de sa grande soif de pureté et de rigueur. S’il était suivi par tant de gens, surtout les jeunes, qui prenaient l’habit blanc et se rasaient le crâne, c’était pour cela, par réaction contre la débauche du siècle, et sans doute pour le retour, qu’il préconisait, vers la rudesse primitive.

Les Piliers de la Terre (K. Follet)

“Dans l’Angleterre du XIIe siècle ravagée par la guerre et la famine, des êtres luttent pour s’assurer le pouvoir, la gloire, la sainteté, l’amour, ou simplement de quoi survivre. Les batailles sont féroces, les hasards prodigieux, la nature cruelle. La haine règne, mais l’amour aussi, malmené constamment, blessé parfois, mais vainqueur enfin quand un Dieu, à la vérité souvent trop distrait, consent à se laisser toucher par la foi des hommes. Abandonnant le monde de l’espionnage, Ken Follett, le maître du suspense, nous livre avec Les Piliers de la Terre une œuvre monumentale dont l’intrigue, aux rebonds incessants, s’appuie sur un extraordinaire travail d’historien. Promené de pendaisons en meurtres, des forêts anglaises au cœur de l’Andalousie, de Tours à Saint-Denis, le lecteur se trouve irrésistiblement happé dans le tourbillon d’une superbe épopée romanesque.”

Oeuvre monumentale, magistrale, pléthorique, érudite, passionnante ! Que n’a-t-on pas écrit sur cette pièce maîtresse de l’oeuvre de Follett ?

Son gros millier de pages dévoré en une semaine, je referme ce livre avec l’irrépressible envie de m’enfoncer illico dans les campagnes françaises ou anglaises à la découverte d’églises abbatiales, de cathédrales et de monastères, y décelant les méthodes et techniques des maîtres bâtisseurs et des artisans décrites en détail par Follet.

Il traverse un demi-siècle d’histoire anglaise, oscillant sans peine entre la froide intimité des rois et l’opulente misère des campagnes. Le récit est vif, rapide, il produit d’incessants rebondissements, et nous offre à connaître une série de personnages colorés : Tom le Bâtisseur, artisan et architecte, aussi intellectuellement frustre que moralement fin ; Ellen, fille des bois aux yeux jaunes ; Jack, son gauche de fils devenu maître bâtisseur de génie ; Aliena, noble beauté que le sort n’épargne guère ; William, noble brute que la bêtise n’épargne guère, ou encore Philip, ambitieux et habile prieur prêchant son humilité, et qui, à la toute fin de l’ouvrage, “fit un pas en avant. Il allait fouetter le roi. Il était heureux d’avoir vécu jusque-là. Après cet instant, songea-t-il, le monde ne serait jamais plus tout à fait le même.

Je meurs d’amour pour toi

“Petite-fille de Louis XV et de Philippe V d’Espagne, Isabelle de Bourbon-Parme (1741-1763) est une femme exceptionnelle, qui appartient au club très fermé des princesses philosophes. Mariée en 1760 au futur empereur Joseph II, elle séduit toute la famille impériale et tombe elle-même éperdument amoureuse de sa belle-soeur, l’archiduchesse Marie-Christine. Ses lettres et ses petits billets, qui ressemblent aux courriels de notre siècle, révèlent un caractère, des sentiments et une intelligence hors du commun; ils lèvent aussi le voile sur certains secrets de la cour de Vienne.”

Ainsi se présente le quatrième de couverture de cet agréable ouvrage, intéressant à plus d’un titre. Outre le fait qu’il dépoussière l’image d’Epinal que nous conservons en mémoire sur les cours royales d’Europe de l’Est, embrumés par les airs romantiques de Romy Schneider, il nous révèle, par petites touches, l’univers intime et parfaitement concret de deux femmes évoluant dans le tableau figé des protocoles impériaux. Comment se vit, et comment s’envisage, l’homosexualité féminime alors ? Où et comment se sont déplacés les tabous ? Quelle relation entretient-on avec une supériorité de rang ? Comment peut-on être à la fois femme soumise et intellectuelle libertaire ? Autant de questions passionnantes auxquelles répondent, partiellement mais avec tant de poésie, les dizaines de billets d’Isabelle, griffonnés à la hâte entre deux moments de la journée, sur le lit, sur le divan ou (sic) sur le pot de chambre, et dépêchés à sa chère soeur Marie-Christine. Malgré moi, je n’ai pu que m’imaginer la grâce à la fois dévote et perverse de cette jeune femme moderne, prisonnière anachronique d’une période encore trop rigide pour elle, mais dont elle s’accomode pour son intérêt, et dont elle partage les enseignements avec l’objet de son coeur.

Surprenant, concupiscent et rapide coup d’oeil !