Extrait aléatoire

Acte 2. Je propose mes services à L’Oréal, superpuissance cosmétique et fierté industrielle française qui, déjà, façonne les canons de la beauté universelle – qualité qui ne fut pas à l’origine de mon recrutement, alors barbu, maigrichon et gringalet. Je suis mobilisé au service commercial, le saint des saints, l’appareil critique de l’empire, le benzol capitaliste, le royaume des vendeurs – qualité qui ne fut pas, non plus, à l’origine de mon affectation : j’étais nul. On m’y embauche parce que je suis bilingue, punt. J’atterris dans le drill loréalien comme un bidasse en conscription, et subis une entrevue de quarante-cinq secondes avec le supérieur de mon supérieur (mon « n+2 »), qui m’éclaire sur ma fonction : je vais porter la bonne parole auprès des apothicaires de la région, en leur vantant les incontestables mérites des bandes hygiéniques Danglas. Moi, le prince puceau, des bandes hygiéniques ! « Vous avez une automobile ? » demande-t-il ensuite ? Je réponds que je possède une fidèle Renault 8 Major qui me rend bien des services et qui… « Vous en changerez. Voici une liste des véhicules autorisés. Au revoir. » Le paquet d’accueil de la Maison est une invitation à s’endetter : on n’achète pas du bien-être intime au conducteur d’une auto-tamponneuse. « Une dernière chose, Monsieur. » – « Oui ? » – « Vous me raserez aussi cette barbe. »

« Je tiens depuis onze mois ! » précisai-je au beau-père, toujours campé devant moi, vertical et immobile, les poings sur les hanches et me fixant comme prêtre en prêche. Je n’ose pas lui avouer que je me suis déjà fait remercier par formulaire interposé trois jours avant cette audience. Officiellement, mes résultats commerciaux en sont la cause, mais je sais bien qu’un client m’a vendu. Je peux citer son nom ; c’est un certain Raymond, qui rechignait à signer, doutant de la révolutionnaire efficacité de mes bandes hygiéniques. Je lui ai alors proposé, dans un sourire élargi, de les essayer lui-même, avant d’acheter. Il n’a pas ri. Mon n+2 non plus, sans doute.

J’achève là le long périple de mes activités professionnelles, conscient de n’avoir servi ma cause que du faible espoir d’une grâce providentielle, puis s’installe un silence pesant, comme il devait y en avoir tant en ces murs sombres. Le regard du maître m’enflamme d’abord, puis, graduellement, refroidit pour s’ensevelir d’une tristesse résignée que je crois être une marque de compassion, avant de comprendre qu’il ne s’agit que d’une résignation fatiguée ; décidément, cet homme n’établira jamais sa fille dans l’honneur et l’opulence. Je perçois dans ce regard les multiples prétendants de Rita qui me précédèrent en cette pièce, narrant leur infortune en tremblant des membres, et soudainement timbré d’un numéro dont j’ignore le chiffre, je décide que quel que soit le verdict, je plaquerai cette rouchie dès le seuil franchi.

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