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	<title>LAURENT KINET.COM</title>
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	<description>Créations littéraires et numériques</description>
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	<language>en</language>
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		<title>Posez vos questions aux présidents des partis francophones</title>
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		<pubDate>Fri, 18 May 2012 11:07:35 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Créativité et Innovation]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>

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		<description><![CDATA[La maison d’édition numérique “L’Aurore” prépare un ouvrage intitulé “Le Printemps Wallon”, qui a pour objectif d’introduire le citoyen dans une démarche politique active : une partie de l’ouvrage sera consacré aux réponses apportées par les partis à des questions fondamentales posées par le grand public. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><strong>La parole est aux citoyens dans le cadre d’un projet éditorial intitulé “Le Printemps Wallon”</strong></p>
<p>La <a href="http://www.laurore.net" target="_blank">maison d’édition numérique “L’Aurore”</a> prépare un ouvrage intitulé “Le Printemps Wallon”, qui a pour objectif d’introduire le citoyen dans une démarche politique active : une partie de l’ouvrage sera consacré aux réponses apportées par les partis à des questions fondamentales posées par le grand public.</p>
<p><img class="alignnone size-full wp-image-536" title="presidents_pw2" src="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/05/presidents_pw2.jpg" alt="Le Printemps Wallon" width="979" height="283" /></p>
<p><em>Un projet éditorial citoyen</em></p>
<p>Cet ouvrage sera édité dans le cadre de l’information au public précédant les élections communales d’octobre 2012, en abordant les thématiques générales traitées par les programmes respectifs des partis. Le “Printemps Wallon” constitue la somme des questions, réponses, entretiens et analyses effectuées pendant le printemps, disponible dès le premier jour de l’été, précédant les élections communales.</p>
<p><em>Un projet éditorial politique</em></p>
<p>L’objectif est également de donner la parole aux quatre présidents des grands partis politiques francophones (PS, MR, CDH, ECOLO), sous une forme plus longue, permettant de développer certains sujets, dégagé des contraintes temporelles des médias habituellement usités en politique (télévision, radio, presse, principalement), et dans un style accessible au plus grand nombre, sans jargon technique, comme une sorte de vulgarisation intelligente. Il s’agit également de réconcilier le citoyen avec la politique, souvent perçue comme alambiquée et électoraliste.</p>
<p>Les thématiques traitées sont relatives aux enjeux sociaux et sociétaux contemporains, sur lesquels les citoyens attendent des réponses, ou n’y voient pas toujours très clair, à la fois dans les politiques globales et les enjeux, et dans les propositions particulières des grandes familles politiques.</p>
<p><em>Le processus participatif</em></p>
<p>Dans un premier temps, un formulaire est accessible à tout citoyen qui désire poser une question à un ou plusieurs présidents des partis politiques francophones. Ce formulaire est accessible à l’adresse : <a href="http://www.laurore.net/posez-votre-question" target="_blank">http://www.laurore.net/posez-votre-question</a> jusqu’au 10 juin 2012.</p>
<p>Ensuite, l’éditeur groupe et reformule les questions, auxquelles les présidents répondront chacun de leur côté. Les réponses seront compilées sous une forme d’entretiens croisés linéaires, sans altérer le sens du texte d’origine, bien sur.</p>
<p>Au cours de l’été, l’ouvrage sera disponible au format numérique sur la plupart des librairies en ligne.</p>
<p><em>A propos de L’Aurore</em></p>
<p>L’Aurore est une maison d’édition contemporaine, intégrant l’ensemble des supports et canaux dans ses projets éditoriaux. Exclusivement numérique, elle propose des ouvrages pour la plupart des liseuses, ainsi que des versions imprimées à la demande. L’Aurore croit en une évolution lucide de l’acte de lire, récuse tout militantisme “tout digital”, en prônant une utilisation cohérente des potentialités nouvelles.</p>
<p>L’Aurore propose quatre collections : Littérature générale, Essais &amp; Business, Evénements et Hors Champ. Outre ses activités d’éditeur, L’Aurore fournit du conseil éditorial et offre des services de publication numérique aux propriétaires de contenu qui désirent investir le champ numérique. Plus d’information sur <a href="http://www.laurore.net" target="_blank">http://www.laurore.net</a>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Contacts<br />
Julien de Marchin<br />
Responsable Editorial<br />
<a href="mailto:julien.demarchin@laurore.net">julien.demarchin@laurore.net</a><br />
+32 (0)498 242 706</p>
<p dir="ltr"><strong><br />
</strong></p>
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		</item>
		<item>
		<title>Santiago 9/11 &#8211; Incipit</title>
		<link>http://laurentkinet.com/santiago-911-incipit/</link>
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		<pubDate>Thu, 17 May 2012 12:26:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Livres]]></category>
		<category><![CDATA[Privé]]></category>
		<category><![CDATA[Prochain livre (Santiago 9/11)]]></category>
		<category><![CDATA[Passages]]></category>

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		<description><![CDATA[La lumière arriva en dépit des poignards.</em> Un rai dardant fusa jusqu’à l’œil de Rubén, qu’il ouvrit aussitôt. Encore un matin alourdi des excès de la veille. L’aube envahit la cabane comme on allume la lumière, <em>en filaments froids de soleil effiloché</em>. Rubén frissonna, emmailloté dans le mauvais alcool de la veille qui lui frappait l’intérieur du crâne en rythme régulier.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p dir="ltr">
<p style="text-align: center;" dir="ltr">I</p>
<p style="text-align: center;" dir="ltr">Je fus seul comme un soleil<br />
<em><span id="internal-source-marker_0.5328818066045642">– Fui solo como un túnel</span> </em></p>
<p dir="ltr">
<hr />
<p dir="ltr"><em>La lumière arriva en dépit des poignards.</em> Un rai dardant fusa jusqu’à l’œil de Rubén, qu’il ouvrit aussitôt. Encore un matin alourdi des excès de la veille. L’aube envahit la cabane comme on allume la lumière, <em>en filaments froids de soleil effiloché</em>. Rubén frissonna, emmailloté dans le mauvais alcool de la veille qui lui frappait l’intérieur du crâne en rythme régulier. Ce jour-là, c’était samedi, ou dimanche peut-être, qu’importe. La journée sera pareille à celle d’hier, à celle de demain, et à toutes les autres qui suivront, répétant depuis presque deux ans l’immuable rituel. Cruelle ivresse, qui engourdit l’homme au réveil de ses turpitudes, entravant l’érection du corps. Pourtant, l’éclat du jour se fit plus dense, et Rubén parvint à la petite fenêtre aménagée vers les montagnes, dont la vue, comme l’air glacé de l’altitude, constituaient les meilleurs remèdes aux nausées vinaires. La pollution pesant sur Santiago n’empêchait pas la contemplation magistrale de la cordillère, que Rubén admirait par dessus tout. A chaque fois, c’était pour lui un plaisir renouvelé, comme s’il découvrait, dans l’immobilité, de nouvelles entailles, de nouveaux plis dans la robe de roche. La cordillère, nef ensevelie, géométrie finale, neigeuse dentition, chevelure du froid, exerçait sur Rubén un effet mystique. Il pouvait passer une journée entière à contempler la ligne saccadée des sommets enneigés, perdant son regard dans la blanche éternité. Rubén chercha des yeux les restes d’hier, avisa un flacon, le saisit et en avala le fond d’un mouvement lent. Sentant l’alcool reprendre ses droits, il scruta l’horizon, le plus haut sommet, source des fleuves, matrice des neiges, puis descendit progressivement, tel son regard sur un <em>corps de femme, blanches collines, cuisses blanches de la montagne</em>, les seins ronds du pic, les entrailles creuses et utérines, et suivit du regard ce torrent imaginaire jusqu’aux tumultes de la rivière Mapocho qui courre au bas de son abri.</p>
<p dir="ltr"><a href="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/05/santiago.png"><img class="aligncenter size-full wp-image-444" title="santiago" src="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/05/santiago.png" alt="" width="500" height="164" /></a></p>
<p dir="ltr">Lorsque Rubén se retournait vers l’autre côté de ce spectacle sublime et suspendu, il contemplait le flux ininterrompu de la circulation s’engouffrant dans Santiago par l’autoroute arrivant de l’aéroport, la <em>Costanera Norte</em>, qui frôlait les fondations de sa cahute. Santiago ! Santiago ! Cité des hommes, centre des mondes, îlot gigantesque, <em>ville pareille à une urne que levèrent les mains de tous</em>, Santiago que Rubén adore et contemple du haut de son nid, dont il voit la vitesse et le bouillonnement qui passent, quand lui demeure, observateur gisant, vissé sur un tesson de bouteille et prisonnier de son royaume de planches. Santiago, lagune passionnelle et généreuse, lion armé, miroir de la nation, géographie organique ; Santiago, Saint-Jacques des Andes, qui accueille et refoule, mer vivante et onduleuse.</p>
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		</item>
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		<title>L&#8217;Adieu aux Armes</title>
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		<pubDate>Sat, 28 Apr 2012 11:19:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Business]]></category>
		<category><![CDATA[Chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Professionnel]]></category>

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		<description><![CDATA[Certes, il y a ce côté prophète, héraut des premiers âges digitaux, oracle précurseur d’un marché balbutiant, mais c’est bien la première chose qui disparaît lorsque derrière cette figure tutélaire, derirère ce bronze en ronde-bosse pyrogravé d’un “I was the first” au fer rouge, apparaît l’homme, l’humain, l’imparfait, fragile comme nous tous, fait de chair et d’émotion et qui, de la distance hiératique forgée par l’histoire, se fait alors tout proche en nous ressemblant.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/04/ben_cover.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-435" style="margin: 10px;" title="L'Adieu aux Armes" src="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/04/ben_cover-229x300.jpg" alt="" width="229" height="300" /></a></p>
<p>Cher Benoît,</p>
<p>Chers amis,</p>
<p>Chers collègues devenus amis,</p>
<p>Chers concurrents,</p>
<p>Cher Benoît,</p>
<p>Tu n’étais pas obligé, franchement.</p>
<p>Sincèrement, tu n’étais pas forcé de commettre un abandon de domicile pour offrir à boire à tes potes. S’il te fallait vraiment une bonne raison, nous aurions pu, ensemble et aisément, forger le mobile nécessaire à l’orgie de ce soir. Je ne sais pas, moi, par exemple : “le premier anniversaire d’Ethan”. Ca aurait été sympa, ça, il aurait pu pavaner à la crèche auprès de ses camarades &#8211; “Ben ouais, tu vois, Kevin, chez moi, pour mon premier nanif, y’avait 150 adultes qui s’enfilaient biberons sur biberons, même que sans faire de rots après.” &#8211; “Parce que tu vois, Kevin, chez moi, on a des standards, tu vois. Moi, j’ai pas dix mioches qui courent autour d’une chaise en plastique en braillant des chansonnettes bretonnes, non non, chez moi, on ne s’emmerde pas à souffler sur des bougies qui ne s’éteignent jamais après un colin-mayard du feu de dieu &#8211; non non, Kevin (dit Ethan), chez moi, c’est comme ça, parce que mon papa, c’est une star !”</p>
<p>Oui, oui, une star ! Une vedette ! Dans son domaine, d’accord, mais une vedette quand même ! Il aurait bien sur omis, le petit Ethan, de préciser que le marché digital belge équivaut à peu près à 0,05% de l’industrie du disque et la moitié du budget annuel du Super Bowl &#8211; oui, ça, il ne l’aurait pas dit, mais qu’importe ! Le web belge, finalement, c’est une grande famille où tout le monde se connaît. Et on tourne, on butine de boîte en boîte, et quand on aura tous rempli notre bel album de cartes de visite avec tous les logos du Top 100, alors on pourra se dire : “Ca y est, j’ai fait le tour”. Ce n’est pas si éloigné du colin-mayard, finalement.</p>
<p>(Benoît, un jour il faudra que tu dises à ton fils que non, il n’a pas été téléchargé, il est juste né.)</p>
<p>Non, Ben, tu n’étais pas obligé. Tu n’étais pas obligé d’imiter Ben Ali, Moubarak, Khadafi ou Bachar-el-Assad : le printemps arabe, il est précisément arabe, pas digital ! Qu’ont-ils donc tous, les leaders du monde pas libre, à chuter de leur piédestal, de gré ou de force ? Je n’y vois qu’un point commun : ces départs marquent la fin d’une époque, le commencement d’une autre aussi, plus structurelle, plus charpentée &#8211; moins humaine peut-être.</p>
<p>Car il faut tout de même se rappeler, chers amis, que <a href="http://www.facebook.com/benoit.lips" target="_blank">l’artiste que nous fêtons ce soir</a> est issu d’une autre époque. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un oeil à sa première adresse e-mail : lips@pcpm.ucl.ac.be. L’époque bénie des tentations académiques, ou Benoît Carl Lips s’inquiétait de la pénétration de l’équipement de réseau Arpanet en Afrique. L’époque désuette où chaque e-mail se terminait par “This format is fully readable in ASCII with all text editors”, histoire d’être bien certain que le correspondant puisse le déchiffrer &#8211; parfois même accompagné d’un judicieux : “To reply, press the Reply button.” L’époque où trois lascars, Hugues, Jean et Benoît, créent, le 30 novembre 1995, D.A.D. Digital Age Design. Très vite, l’équipe s’agrandit : ils sont six (dont trois stagiaires), et assurent 8 millions de chiffre d’affaires (en francs belges). Ne vous gaussez pas, c’est beaucoup pour l’infrastructure de l’époque. Sur la première version du site Internet, on pouvait y lire cette déclaration d’intense fierté : “DAD dispose d’une ligne louée de 128 k chez Interpac et une autre de 28.8 k chez Eunet.”</p>
<p>C’est dire que notre ami fut à l’origine de toute chose ici-bas, dans cette Belgique appauvrie des rigueurs tatchériennes et de la mondialisation industrielle. Nous sommes tous, ici, ce soir, à s’enfiler des biberons, mais en novembre 1995, il était déjà là, lui, avec son haut-débit de 128k et Jean-Luc Dehaene comme premier ministre ! Benoît, c’est l’ancêtre de l’espèce, le Cro-Magnon des balises méta, le Néenderthal du HTML &#8211; et d’ailleurs les premiers sites Internet relevaient davantage des peintures rupestres que de l’art numérique &#8211; mais qu’importe, qu’importe : la digitalisation de nos vies est entamée, irrémédiablement. Benoît a envoûté le citoyen Belge, lui a fourré un best-seller dans la poche, plus rien ne serait désormais <a href="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/04/logo_dad.gif"><img class="size-medium wp-image-440 alignleft" style="margin: 10px;" title="DAD" src="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/04/logo_dad.gif" alt="" width="172" height="66" /></a>comme avant. Et déjà, déjà, le slogan qui tue : “Interactivity on the move” &#8211; secondé par un logo verdâtre dont on se demande s’il ne fut pas inspiré du monde automobile, tant on y perçoit un dynamisme issu d’un déhanchement chaloupé que d’aucuns qualifieraient de “bancal”.</p>
<p>Et puis survint cet événement majeur dans l’histoire de l’Internet mondial, qui marquera Benoît à jamais, et aura bouleversé son existence entière : la sortie de Netscape 4. Quels délicieux moments d’excitation fébrile. Ah ! Ils en ont passé, des belles soirées alors, à explorer toutes les fonctionnalités du logiciel. Ils se refilaient les CD les uns après les autres, si bien qu’en moins de trois jours, chaque employé l’avait sur son ordinateur !</p>
<p>Quinze ans plus tard, l’artiste entraîné par une demi-carrière à noircir des slides Powerpoint <a href="http://www.pub.be/pub/content_news.aspx?id=144684&amp;LangType=2060" target="_blank">décide de quitter le nid qu’il a lui-même édifié</a>. Allez, c’est vrai ? Mais c’est dingue ! Je crois que la semaine de l’annonce fut celle où j’ai entendu le plus de “what the fuck?” de toute ma vie. Alors, d’abord, allons, allons, il faut raison garder : ce n’est pas le premier. Giscard d’Estaing l’a fait avant lui, et à la télévision en plus. Ceci dit, Benoît perce deux ou trois tonneaux et réserve tout un hôtel ; Valéry, lui, n’a balancé qu’un péremptoire “Au revoir”. Ah au moins, ici, on sait rigoler !</p>
<p><object classid="clsid:d27cdb6e-ae6d-11cf-96b8-444553540000" width="480" height="360" codebase="http://download.macromedia.com/pub/shockwave/cabs/flash/swflash.cab#version=6,0,40,0"><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowscriptaccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.youtube.com/v/B9PjBgWOkng?version=3&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" /><embed type="application/x-shockwave-flash" width="480" height="360" src="http://www.youtube.com/v/B9PjBgWOkng?version=3&amp;hl=fr_FR&amp;rel=0" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true"></embed></object></p>
<p>Voir son gourou qui s’en va, c’est un peu comme enlever le grand mat du voilier, et le voir inexorablement dériver vers d’autres flots, et les matelots, plutôt que de se demander comment désormais piloter leur navire, penchés sur les bastingages, s’inquiètent du sort de ce mat, arraché aux planches de son ponton, déconnecté de ses racines.</p>
<p>Car il s’agit bien d’une déconnexion. Benoît, tu t’en retournes à la vraie vie, celle des arbres, des nuages et de la ratatouille de bonne-maman, tu lèves enfin ton regard du clavier vers les cieux &#8211; et c’est effrayant. Personne ici n’oserait faire ça ! Mais nous sommes de bons conseils, nous nous sommes renseignés sur la vraie vie, sur le monde réel fait de briques et de ciment, tu sais, celui qui fait mal quand on se cogne sur le coin d’un meuble. J’ai quelques infos, je vais t’expliquer ce qui t’attend, et formuler quelques leçons de base.</p>
<p>Dans la vraie vie, on n’est pas obligé de rédiger une reco pour proposer un ciné. En agence, on pond cent slides pour convaincre de l’utilité d’ajouter un bouton “Print”. Dans la vraie vie, non. On sait parler sans bullet points. On peut acheter des billets sans WBS, et sans remplir ses TT.</p>
<p>Dans la vraie vie, on ne planifie pas ses vacances avec Microsoft Project. En agence, on crée un projet waterfall pour aller pisser. Dans la vraie vie, non. On devine les dépendances et les overrun à l’intuition.</p>
<p>Dans la vraie vie, on ne coupe pas systématiquement la fin des mots. En agence, on parle de brief, de presta, de comm, de reco, de présa. Mais dans la vraie vie, non. Si on te demande quel est ton sport favori, tu ne réponds pas : l’équita. Ou la nata. Il faut finir ses mots, dans la vraie vie, d’ac ?</p>
<p>Dans la vraie vie, il y a des établissements non fumeur. En agence, on fume dans les salles serveurs. Dans la vraie vie, non. On ne fume pas dans la salle des restaurants, même s’il y a des serveurs aussi.</p>
<p>Dans la vraie vie, on utilise des clés. En agence, on utilise des badges. D’ailleurs, Benoît, as-tu rendu ton badge ? (Antony, tu n’oublieras pas de couper tous ses accès à l’ERP, à la Bible et à l’Exchange, merci.)</p>
<p>Dans la vraie vie, on peut faire une réunion sans parler quarante-cinq minutes d’affilée. En agence, on peut tenir le crachoir en répétant huit fois la même chose à coup de paraphrases bien senties. Dans la vraie vie, non. En agence, on fini Président de l’IAB. Dans la vraie vie, on fait le café, comme tout le monde.</p>
<p>Dans la vraie vie, il faut payer ses restaurants soi-même. En agence, on peut passer trois heures chez Da Mimo et se taper un rallye-café en faisant le tour d’Evere, avec trois étapes au Challenge et une pause-pipi au Clodo, le tout sur le compte de Belgacom. Dans la vraie vie, non. Dans la vraie vie, on va dans des restos où les prix sont indiqués sur la carte.</p>
<p>Dans la vraie vie, il n’est pas nécessaire de passer une nuit blanche pour se sentir important. En agence, on travaille la nuit, ou on visite La Bresse sous la neige, mais on ne dort pas avec un collègue. Dans la vraie vie, oui. Dans la vraie vie, si t’es fatigué, tu dors.</p>
<p>Dans la vraie vie, il y a des amis qui peut-être furent collègues. En agence, il y a des collègues qui deviennent des amis. Dans la vraie vie, non. Les gens ne sont pas tous des collègues. On ne demande pas à sa belle-maman si elle connaît HTML5. Dans la vraie vie, on ne dit pas “A tout à l’heure au bureau” au guichetier de la poste quand on va acheter des timbres.</p>
<p>Dans la vraie vie, il faut s’occuper. En agence, on peut se permettre de ne rien faire, quelquefois. Ca s’appelle la “réflexion stratégique”. Dans la vraie vie, ça s’appelle l’ennui.</p>
<p>Et précisément, cher ami, comment vas-tu t’occuper, maintenant que tes petits enfants sont rendus à eux-mêmes, élevés et matures, fidèles au cargo original, ou éparpillés dans les caravelles d’escorte ? Oh, il y a bien quelques informations qui circulent et des rumeurs fuyantes, mais admettons que nous n’en sachions rien, il faudrait trouver à te reconvertir ! Le communiqué de presse a parlé de “concentration sur de nouveaux défis”. Fort bien. Vous remarquerez déjà l’usage du pluriel. Ainsi, vu que les défis sont potentiellement nombreux, et si tu le permets, j’ai quelques suggestions à te soumettre &#8211; bien entendu, tu en fais ce que tu veux, n’est-ce pas ?</p>
<p>Tout d’abord, tu pourrais songer à te lancer dans le tabac. Une carrière fumante t’attend dans ce secteur, et comme tu vas te pointer à l’entretien d’embauche avec un paquet de Camel dans chaque poche de ta chemise, une derrière chaque oreille et un mégot de secours dans le slip, je suis certain que tu reviendras en deuxième semaine.</p>
<p>Ensuite, tu pourrais postuler auprès d’Anonymous, comme Anonymous local. Après dix-sept années de vedettariat, de projecteurs brûlants, d’autographes et de notoriété rampante, je crois que ça pourrait te faire du bien de te balader avec un masque blanc arborant un bête sourire. Personne ne te reconnaîtrait, c’est certain. Sauf peut-être les Camel sur les oreilles, la taille de basketteur de NBA et Bege à tes côtés qui prend note. Non, en fait, oublie ça, c’était une bête idée.</p>
<p>Il y a aussi le secteur des rasoirs, où tu pourrais franchement occuper le poste de beta-testeur pendant une bonne dizaine d’années. Sinon, tu peux aussi briguer la mairie de la jolie petite bourgade d’Evolene, gentille commune suisse aux avalanches fréquentes et au carnaval pittoresque, arrosé de vin de Valais fadasse, qui auraient bien besoin d’un leader de ta trempe à la tête d’une société de management qui en porte déjà le nom, n’est-ce pas.</p>
<p>Mais s’il y a bien une seule reconversion que tu dois envisager très sérieusement, c’est de mettre au profit de tes enfants ton expertise de paternité. Qu’ils bénéficient, ce qui est déja le cas évidemment, de ton talent créateur d’ascendance, générateur de bonheur et de vie, dont ont profité tous ceux qui t’auront cotoyé pendant toutes ces années. On ne fonde pas une entreprise nommée DAD sans savoir, au fond de soi, qu’il s’agit là d’une qualité fondatrice. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs voulu te l’exprimer ici, ce soir, et à leur demande, je vais t’en lire quelques passages &#8211; non qu’ils refusâtent d’y procéder eux-mêmes, mais sans doute par pudeur ou respect, que sais-je, en tous cas c’est moi qui m’y colle, mais c’est eux qui parlent &#8211; essaie de placer leur visage sur ma tête au moment où je lirai leurs mots &#8211; ce ne sera pas facile, mais tout arrive.</p>
<p>A tout seigneur, tout honneur, il y a d’abord <a href="http://www.facebook.com/elsa.nejman" target="_blank">Elsa</a>, en compagnie de qui j’ai passé plus de temps dans les tours Belgacom qu’au téléphone tout court, dans toute ma vie. Et Elsa, qui te dit (imagine son visage ici, sur le mien, hein) :</p>
<blockquote><p><em>De notre rencontre, il y a tant de choses dont je ne parlerai pas ici mais de ce que je peux dire, voici, à la volée et dans le désordre, tant de moments mémorables…</em></p>
<p><em>Ces “Hejman, dans mon bureau !&#8221; que tu hurlais dans les couloirs ; ces matins où remuant ta cuillère dans ton café, les yeux qui brillaient , je me disais &#8220;Il s&#8217;est encore pris de la coke celui-là!&#8221; ; ces meetings sans fin chez Belgacom, ces offres à 20 millions d&#8217;euros, ces phrases restées célèbres: &#8220;Je retiens le mur&#8221;, ou &#8220;Comme ma mère me le dit souvent : choisir, c&#8217;est renoncer&#8221;, ou encore &#8220;Le diable est dans les détails&#8221; ; ces stress d&#8217;avant présentation, ces heures sans fin où tu corrigeais tous mes bullets points, à me rendre hystérique … mais surtout et au-delà de tout, ta passion, au jour le jour, tous les jours, sans relâche… que je ne pouvais que partager ; ta façon d&#8217;écouter, tout, tout le monde, tout le temps, disponible, indéfiniment pour chaque question, pour chaque bobo, pour chaque connerie, pour chaque blague, au point que quand ta porte était fermée, on était tous perdus ; tes moments de repli-cloppessss dans la salle serveur. “Il est où le B ?” &#8211; “Ben sûrement dans la salle serveur&#8221; ; et cette fameuse capacité à convaincre… eux, nous, à faire mieux, à aller plus loin, a réfléchir encore, à se poser une multitude de questions, à partir du postulat que rien n&#8217;est jamais acquis et que tout se construit tous les jours…</em></p>
<p><em>Tu as été le plus gourou, le plus talentueux, le plus inspirant, le plus exigeant et surtout le plus humain des managers rencontrés sur ma petite vie professionnelle…</em></p>
<p><em>Chapeau bas, mister Benoit !</em></p></blockquote>
<p>Ensuite, nous avons <a href="http://www.facebook.com/benchrigo" target="_blank">Benjamin</a>. Rigo, la compta, les chiffres, les tableaux, les tableurs, les factures, l’administration, le travail ch&#8230; pénible, et rien que pour ça, il mérite de passer en second lieu. Il te dit :</p>
<blockquote><p><em>Camarade Benoît,</em></p>
<p><em>Etant fort discret, il n&#8217;est pas facile de parler de Benoît. D&#8217;ailleurs pour savoir si Benoit est bel et bien présent chez LBi, il suffit de regarder si sa veste se trouve dans la poubelle de la copy room.</em></p>
<p><em>Benoît, tu as pris la décision de changer d&#8217;horizon, et je sais à quel point ce ne fût pas évident de tourner la page LBi, mais te voilà maintenant homme au foyer, ou plutôt le Tony Mitchelli d&#8217; Elsa est servie !</em></p>
<p><em>Je crois que tu as un avenir fort prometteur dans ce domaine. </em></p>
<p><em>La cuisine. Fin cordon bleu, tu devrais pouvoir te débrouiller, mais attention à l&#8217;innovation, ce n&#8217;est pas toujours bon.</em></p>
<p><em>Papa Poule. Présent et complice de tes enfants, je me suis laissé entendre dire que tu as un petit surnom qui te va si bien&#8230;. Babouuuuuuu  (scoop of the year) !</em></p>
<p><em>Le bricolage. Et oui, Benoit bricole ! Il se pose enormément de questions pour bien faire les choses et puis il se lance&#8230; A partir de ce moment, il parait que tous les dialogues sont rompus dans la maison car la tension monte&#8230; Et oui, notre Benoît sait s&#8217;enerver !</em></p>
<p><em>Fan de téléréalité&#8230; </em></p>
<p><em>Benoît, MERCI pour cette complicité durant ces dernières années. Je te souhaite la même réussite dans tes futurs projets même si aujourd&#8217;hui je perds un MAGNIFIQUE CAMARADE !</em></p>
<p><em>Et puis merde ! On va pas se tortiller le cul pour chier droit (Benoit adore Norbert). Bon vent à notre TOP CHEF de ces 17 dernières années&#8230;</em></p></blockquote>
<p>Ensuite arrive <a href="http://www.facebook.com/profile.php?id=837323331" target="_blank">Véro</a>. Véronique Vanhelst, la petite française qui monte. Elle te dit ceci (et là aussi, imagine son visage sur le mien) :</p>
<blockquote><p><em>Voilà maintenant 5 années que nos chemins se sont croisés. Que du bonheur et quel honneur ! Merci de tout cœur de nous avoir accompagné pendant toutes ces années. Ceci-dit on se reverra, hein Beli ?</em></p>
<p><em>Le top chef des solutions,</em></p>
<p><em>Le top chef de l’écoute,</em></p>
<p><em>Le top chef de la bonne humeur,</em></p>
<p><em>Le top chef du « BEN OUAIS »,</em></p>
<p><em>Le top chef de la tendance.</em></p>
<p><em>Tu es un master quoi !</em></p>
<p><em>Tu vas nous MANQUER grand chef.</em></p>
<p><em>La petite Chtimi de Sch’nord</em></p></blockquote>
<p><a href="http://www.facebook.com/florence.moreau22" target="_blank">Florence</a>. Florence Moreau ensuite, qui n’y va pas de main morte. Elle te dit ceci :</p>
<blockquote><p><em>Aah Benoît, Très cher Benoit, Beli&#8230; Que dire&#8230; Il y a eu tellement de souvenirs ces 5 dernières années que je ne sais lequel choisir en particulier…</em></p>
<p><em>Je me rappelle de ton fameux carbonara suivi des Irish de cette bonne vieille Amel, ta veste type bucheron où tu me disais : &#8220;Vas-y, fous-toi de ma gueule, Morence, mais pas devant Elsa, c&#8217;est un cadeau&#8221;. Les after-work à la soeur du pat, mes questions &#8220;Tiens, Benoît, ça tu dois savoir&#8230;&#8221;, ton écoute bienveillante lorsque j&#8217;avais 3 grammes dans le sang, le moment où je t&#8217;ai fait découvrir le sandwich numéro 2 du Eat O’Clock et tous ces petits ou grands moments avec toi, accompagnés très souvent des autres tarés, qui ont participé à me faire vivre une excellente aventure professionnelle mais surtout humaine.</em></p>
<p><em>Aaaah c&#8217;était une belle aventure, une belle équipe, un beau bateau et tu étais un si chouette capitaine ! Bon vent !</em></p>
<p><em>Morence</em></p></blockquote>
<p>Puis vient <a href="http://www.facebook.com/jeanphilippe.vandenhove" target="_blank">Jipi-ça-mousse</a>. Jipi a un surnom, c’est Jean-Philippe van den Hove. Ca lui va pas mal, je trouve, même si c’est plus long et moins funky, avouons-le, mais ça lui va pas mal. Il te dit ceci :</p>
<blockquote><p><em>Cher Mr. Ben !</em></p>
<p><em>Merci pour toutes ces discussions spontanées, toujours accompagnés de rires et de fous rires, abordant des themes absurdes, au plus délirant au mieux <img src='http://laurentkinet.com/wp-includes/images/smilies/icon_smile.gif' alt=':-)' class='wp-smiley' /> </em></p>
<p><em>Tu fais partie des gens qui se préoccupaient de savoir comment je moussais ; à moi maintenant de te souhaiter une bonne mousse bien méritée. Levons notre verre à toi, Ben. You are defenitly THE MASTER !</em></p>
<p><em>JiPi</em></p></blockquote>
<p>Enfin, nous avons <a href="http://www.facebook.com/profile.php?id=627955571" target="_blank">Nico</a>. Huskin, qui m’a transmis une tartine de 150 000 signes, espaces non compris, fidèle à lui-même. Il te dit (accroche-toi) :</p>
<blockquote><p><em>Et avec qui je vais faire mes nuits blanches, maintenant, hein ? Tu me manques déjà ! Bonne continuation Ben !</em></p></blockquote>
<p>Puis il y a <a href="http://www.facebook.com/pages/DAD-Digital-Age-Design-Alumni/225323780845779" target="_blank">tous les autres</a>, ceux qui sont ici, ce soir, et ceux qui n’ont pu s’y joindre, et qui t’expriment également, à leur manière, par leur présence et leurs mots, cette immense gratitude. Et je m’y joins aussi, bien entendu, cher Benoît, car ces huit années de collaboration (huit ans peut-être, mais qui ne font pas même la moitié de ton implication dans la société), ces huit années m’ont inspiré de multiples façons, comme beaucoup d’autres, dans le besoin d’entreprendre, de créer, de générer de la valeur sans jamais perdre de vue le sens humain de toute action, qui prime avant toute chose. Il y a des gens qui tueraient pour baiser la main du Pape, effleurer celle de Lady Gaga, passer à la télé en chantant Etienne Daho ; il y en a tant qui tiennent pour miraculeux le fait d’être à moins de deux cent mètres de François Pirette ; il y en a tellement qui se gonflent de fierté d’être suivis par Sandra Kim sur Twitter ; mais il y en a aussi qui ont eu l’honneur de côtoyer le père du web belge ; c’est notre cas à tous ici. Au final, on revient tous à Benoît Carl Lips, bouclant la boucle de carrières engagées, de souvenirs précieux, d’époques imprimées sur la stèle de nos mémoires. Certes, il y a ce côté prophète, héraut des premiers âges digitaux, oracle précurseur d’un marché balbutiant, mais c’est bien la première chose qui disparaît lorsque derrière cette figure tutélaire, derirère ce bronze en ronde-bosse pyrogravé d’un “I was the first” au fer rouge, apparaît l’homme, l’humain, l’imparfait, fragile comme nous tous, fait de chair et d’émotion et qui, de la distance hiératique forgée par l’histoire, se fait alors tout proche en nous ressemblant.</p>
<p>C’est bien là l’incommodité d’être à la source des choses : c’est que fatalement, on se trouve un peu seul au sommet de l’arbre généalogique. Mais ce soir, cher Benoît, tu démontres que tu n’es pas retiré dans ta thébaïde, tu n’es pas seul, et nous sommes tous là pour te le rappeler.</p>
<p>Merci à toi, merci à tous.</p>
<p>-Laurent</p>
<p>Hôtel du Berger, le 27 avril 2012</p>
<p><a title="L'Adieu aux Armes" href="http://laurentkinet.com/wp-content/uploads/2012/04/ladieu-aux-armes.epub">Ce texte au format ePub</a></p>
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		<title>Un prologue chilien</title>
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		<pubDate>Tue, 20 Dec 2011 15:01:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Livres]]></category>
		<category><![CDATA[Privé]]></category>
		<category><![CDATA[Prochain livre (Santiago 9/11)]]></category>
		<category><![CDATA[Passages]]></category>

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		<description><![CDATA[Neruda chante le Chili et l’élève à l’universel ; il célèbre sa nature, le vent d’autres automnes, la majesté des arbres contre la neige ; il loue le trésor vert, l’Amérique forestière, ronce sauvage entre les mers, il implore l’animal, l’oiseau, le fleuve, la roche, comme nul ne l’a fait ; chacun de ses vers est un acte de foi.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette histoire est extraordinaire. Non pas tant du fait de la qualité de sa transcription, bien modeste en vérité, que du destin que l’Histoire a tracé pour ses protagonistes, jouets minuscules d’une tragédie qui les transperça et y fit résonner, en écho, celle de tout un peuple.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Si, comme moi au début de l’affaire, tu ne connais du Chili que le nom et la forme, alors tu trouveras dans ce récit de quoi satisfaire ta soif d’intelligence et les ingrédients nécessaires à la formation d’un drame aussi fascinant qu’il est douloureux, puisqu’il s’enracine profondément dans la réalité de frères humains, comme toi, comme nous, et qui en subirent les affres il y a peu d’années – il est probable que tu étais né. Tu y découvriras, comme moi, la blancheur des montagnes et la violence des plaines ; tu t’éblouiras de la lumière chaleureuse d’un peuple balafré d’espoirs déçus ; tu trembleras devant le gouffre immense, tel le colon qui pour la première fois contemple le Pacifique. Et, au bout du voyage, tu auras embrassé à la fois la beauté, et l’effroi. Si, en revanche, tu connais ce pays pour y avoir vécu, pour l’avoir parcouru de long en large, de haut en bas plutôt, pour y avoir quelque famille ou relation, pour l’avoir étudié, ou simplement si ta curiosité, ou ton érudition, t’en offre un honorable aperçu, alors tu y verras l’illustration triste et fidèle de ce qui s’y vivait il y a peu de temps encore, à l’abri des cordillères, puis à l’ombre des murs et des <em>campamentos</em>. Tu y retrouveras ce qui t’est déjà familier, théâtre d’événements dont peut-être tu connais des semblables, et alors tu ne pourras que les relier aux tiens, tissant pour toi la toile épaisse d’une époque.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette histoire est extraordinaire et cruelle. Car il s’agit bien d’une tragédie ; je veux dire par là que la fin de l’histoire est plus grave encore que ses prémices, qui déjà ne sont pas glorieuses. Ne t’attends pas à te divertir ici du malheur d’autrui, ni de frivolités légères. Attends-toi à écraser la larme qui te naîtra soudain dans l’œil, non par compassion pour l’un ou l’autre personnage, mais parce que sa malédiction est un fondement universel dont la perpétuation fait la nature de notre humanité. Cruelle et extraordinaire, elle est aussi le produit d’un hasard fabuleux. Condamnée par essence à demeurer dans l’oubli des archives et des mémoires, pareillement insondables, son exhumation n’est le fait que d’un concours de circonstances ahurissant, comme autant d’astéroïdes fonçant vers l’astre sans même s’offrir une orbite. Mais d’abord il faut que je te raconte le berceau du hasard.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je tairai mon identité, ainsi que celle de l’entreprise qui m’emploie. Non que je veuille m’affranchir de quoi que ce soit, ni fuir une quelconque responsabilité, mais parce que les connaître ne servirait en rien le sujet ; au contraire il ne ferait que le brouiller d’un spectre inutile. Ce que tu dois savoir, c’est que je fis partie de la délégation économique qui accompagna le Président Jacques Chirac et quelques de ses ministres en visite officielle au Chili, les 26 et 27 mai 2006. J’étais alors l’assistant de voyage du patron de mon patron, chargé de la traduction vers le français de tout ce qui pouvait se dire en espagnol, bilingue honorable grâce à cinq années d’étude en journalisme à Madrid. Issu des paroisses de la Bretagne reculée, j’avais préféré diriger mes intérêts vers la finance davantage que vers l’histoire, ma connaissance de cette langue n’ayant nullement éveillé en moi de passion subite pour l’ère coloniale. Le Chili était aussi inaccessible à mon appétit qu’il l’avait été pour les expéditions des conquistadores, pays du bout des mondes, isolé, presque insulaire, confiné entre deux cordillères, séparé des terres voisines par la roche et l’océan.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;A vrai dire, je me contrefichais du Chili et de tout ce qui pouvait s’y passer, et la perspective d’endurer quinze heures d’avion en compagnie de l’élite française ne m’enchantait guère, pas plus que celle de suer ma chair sous un soleil criard, ricochant d’hôtels en banquets et de discours en conciliabules. Ce voyage était pour moi la punition d’une implication professionnelle zélée, et je le conçus comme une corvée, en dépit des gloussements jaloux de mon entourage, qui voyait dans cette mission le signe évident d’une élévation sociale. Mes amis se méprirent en considérant mes réticences prudentes comme l’ultime forme d’un snobisme pâteux. Or, j’en fus. Il y avait là le dispositif frontal de l’état, comme une garde présidentielle rapprochée : la Diplomatie (Philippe Douste-Blazy), la Défense (Michèle Alliot-Marie), l’Argent (Thierry Breton), et quelques institutions nébuleuses en guise de courtisanes. Et en cortège, derrière la politique, suivait le business ; une charretée d’hommes d’affaires profitant du sillon tracé par l’autorité d’un chef d’état pour engranger des profits néolibéraux, qu’on dit être, pour l’occasion, d’intérêt transnational. Loin de moi l’idée d’abjurer l’humble rôle que j’y joua : j’étais bien un pion fidèle de cette armada, et, pour l’heure, malgré l’indifférence affichée, je participais activement à la promotion de la France en ces terres étroites.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Elle en avait bien besoin, la France, de promotion. Sa présidence, alors, n’était pas au plus haut de sa courbe : l’affaire <em>Clearstream</em> tendait ses ramifications jusqu’à l’Elysée, les rues s’emplissaient d’une jeunesse inquiète des futures conditions d’embauche, les banlieues brillaient de voitures incendiées, et la popularité de Jacques Chirac rasait le sol en conséquence, une des cotes les plus basses jamais enregistrée en Cinquième République. En vol au-dessus de l’Atlantique, je me rappelle des mots d’un journaliste de la télévision chilienne qui, couvrant notre arrivée imminente, commenta que <em>Jacques Chirac arrivait en pleine affaire de corruption, d’espionnage et de financement politique illégal</em>, quelque chose dans ce goût-là. Je crois me souvenir qu’aucun interprète officiel n’eut le courage de le lui traduire. On protège l’ego des puissants ; à quelques encablures de fouler l’aéroport de Santiago, c’était trop risqué. Sage décision : ce courage nous aurait privé du magistral baise-main que le Président offrit à la <em>Presidenta</em> sur le seuil du Palais de la Moneda, siège du pouvoir chilien. Une ambassade ambulante du savoir-vivre à la Française, qui fit du Président de la République une icône de la galanterie délicieusement kitch, et qui atténua légèrement le teint blafard qu’eut ce séjour aux yeux des observateurs avisés.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Notre équipage accomplit à merveille les devoirs exigés par l’agenda. Nous avons dîné, bu, souri, traduit, attendu, somnolé, ruisselé, menti, comme nous l’imposait notre condition de visiteurs officiels. Notre Président reçut les clés de la ville de Santiago, celle où, précisément, l’exode rural est le plus féroce depuis près d’un siècle. Mais ce qui devait à jamais changer le fil de mon existence, ce fut notre brève expérience à vive allure des sous-sols de la cité : <em>El Metro de Santiago</em>. Le métro de la capitale chilienne est, partiellement au moins, une merveille de technologie hexagonale ; cinq lignes cadastrent la ville en étoile, toutes au départ de la <em>Plaza Italia</em>, lieu convergent par excellence, place de paix et de concorde, où se rencontrent, dans les liesses populaires des victoires sportives, les deux Chilis, le pauvre et le riche – le pauvre surtout. Ainsi, fière de ses cent huit stations et de ses cent dix kilomètres de rails, la Présidente Bachelet nous convia tous à nous bousculer dans ces ogives d’aciers où s’entassent chaque jour plus de deux millions de chiliens. Et voici la délégation française engouffrée. Chacun voulant s’approcher au plus près du pouvoir, partager les sourires convenus à portée des objectifs, les bourrades ne tardèrent pas à faire tanguer le troupeau ; chaussures piétinées, vestes froissées, grossièretés retenues : la vie quotidienne des matinées souterraines, version présidentielle. Dans la cohue, je parvins à m’arroger une main courante le long d’une banquette. L’énorme machine s’ébranla, pris de la vitesse, s’engloutit dans les artères sombres. Elle freina soudain ; le pouvoir vacilla, manqua de s’affaisser ; bénies soient ces poignées en caoutchouc. Je fus tout de même déstabilisé au point de choir sur une banquette qu’occupait un gros sac de photographe dont le propriétaire maugréa une invective à mon intention. Je m’excusai poliment en me redressant, lorsque j’aperçus, coincé entre deux sièges, le bout d’un livre. Machinalement, je le cueillis. Il devait appartenir à l’un de mes compagnons de jeu. Je me ravisai en en découvrant le titre : « Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée », de Pablo Neruda, en espagnol dans le texte. A moins d’un diplomate distrait amoureux de poésie, ce frêle ouvrage devait appartenir à un <em>santiaguino</em>, un voyageur commun, qui l’aurait oublié dans un réveil précipité pour une station manquée. L’objet était petit, mince assez pour échapper aux services de sécurité ; une vieille édition, abîmée, écornée. On savait en le voyant qu’il avait du être lu, relu des centaines de fois, comme une litanie psalmodiée, un rituel dévot – un missel. J’en feuilletai rapidement les pages ; quelques mots et expressions captèrent mon attention : <em>te forgé como un arma ; las viejas hélices del crepúsculo ; la mañana llena de tempestad</em>. Je fus immédiatement envahi par la force des mots, la couleur des expressions, le chant des vers. A de nombreux endroits, des annotations manuscrites s’étalaient en marge, d’une écriture fine et chétive. J’y lu, en espagnol, d’étranges complaintes qui, sans relever de la poésie, y répondait pourtant comme un écho réel à l’abstrait de la Lettre. Ce livre m’intimida, et le fait surtout que quelqu’un en use comme un exutoire au poids de sa vie, comme un instrument de libération, comme un journal intime rythmé par le Poète. Ce petit livre, c’était la vie d’un quidam, quelque part dans Santiago, le refuge de sa pensée, le miroir de son âme. Bien entendu, je ne connaissais de Neruda que la consonance hispanophone, à peine le savais-je chilien, et c’est en lisant son nom sur la couverture blanche que je me souvins d’un prix Nobel de Littérature. En quelle année, ça, je n’aurais su dire. Je parcourrai rapidement l’opuscule d’une main nerveuse, l’autre assurant mon frêle équilibre ; je n’entendais plus les commentaires béats de la délégation sur le génie industriel français. <em>Desde mi boca llegará hasta el cielo lo que astaba dormido sobre tu alma</em>. Un petit feuillet, profondément enfoui entre deux pages, s’en échappa soudain et dansa jusqu’au sol. Je le ramassai vivement ; entre autres inscriptions sibyllines, il y figurait une adresse (à <em>La Bandera</em>), et un nom (Rubén Araya) : l’identité de ce lecteur qui faisait des vers une thérapie.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lecteur, si comme moi à l’époque de ma découverte, tu ne connais pas encore Pablo Neruda, je t’exhorte à genoux d’acquérir au plus vite l’une ou l’autre de ses œuvres, à tout le moins les <em>Vingt Poèmes</em>, et le <em>Chant Général</em>. Je le fis moi-même dès que je le pus, et depuis ce maître ne m’a jamais quitté. Cours y, feuillette, caresse, marmonne, en français si tu veux. Achète plusieurs exemplaires : tu en conserveras un qui resteras intact, ou bien tu l’offriras à l’être que tu aimes. Un jour, tu auras envie d’offrir du Neruda, comme une preuve d’abandon. Neruda chante le Chili et l’élève à l’universel ; il célèbre sa nature, le vent d’autres automnes, la majesté des arbres contre la neige ; il loue le trésor vert, l’Amérique forestière, ronce sauvage entre les mers, il implore l’animal, l’oiseau, le fleuve, la roche, comme nul ne l’a fait ; chacun de ses vers est un acte de foi. Et puis il chante les hommes, bons et mauvais, le chant général de la course chilienne ; et enfin la femme, l’aimée qui jamais n’accoste, distante et sienne, alors il dit son désespoir, abandonné comme les quais dans l’aube, mais digne et debout, comme le marin à la proue d’un bateau. Oui, Neruda, c’est tout cela, tout est poésie lorsqu’il s’agit de nos réalités ; c’est tout cela, mais pas seulement : ancré dans le siècle, il fut aussi consul en Asie, en Argentine, en Espagne ; il fut avocat de la république espagnole ; il fut sénateur du Chili, puis contraint à l’exil ; il fut l’ami d’Allende, et tellement qu’il mourra douze jours après lui ; voici le Neruda que tu dois connaître, voici celui qui, au soir de sa vie, peut avouer avoir vécu ; il y a tant à dire encore, et je ne le puis ici. Alors va, lecteur, va, lis et reviens !<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;C’est entre deux banquettes de métro, dans l’élan d’une chute, que cette force m’est apparue, et elle a changé ma vie. Or, ce jour-là, je ne connus de Neruda que ces quelques vers arrachés au tangage des rames. Assez cependant pour m’inviter à m’y plonger davantage. Le soir, l’interminable dîner d’Etat offert par l’administration Bachelet au Musée des Arts Contemporains fut une épreuve éreintante où je m’ennuyai comme jamais, assommé par les conversations de table qui me parurent, au regard des quelques phrases que j’avais survolées dans le métro, d’insipides bavardages. Il me tardait de laisser là les maîtres du monde et de m’isoler afin de m’immerger dans ces vers, et aussi dans les petites notes manuscrites qui les accompagnaient.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Enfin libéré, de retour à l’hôtel, j’entamai la lecture intégrale du recueil, poèmes et commentaires crayonnés. Tout n’était pas déchiffrable, et certains mots m’étaient inconnus. Cette personne confiait son infortune à l’oreille du poète, en regard des vers qui lui parlaient, comme pour l’inviter à s’abandonner, et en même temps ils lui répondaient, comme un pasteur attentif, à la fois question et réponse, sujet et matière, dans un cycle rédempteur. Elle y évoquait, par fragments épars, sa famille éloignée, son foyer perdu, la brutalité des rêves vains. Elle y confiait ses blessures intimes et sa soif d’amour. A la tristesse poétique de Neruda répondait l’accablement factuel, palpable, de son lecteur ; les vers et les notes allaient de pair, s’éclairant mutuellement comme une didascalie ; l’ensemble était une apostille à la beauté, transcendée de tourments véritables. Cette lecture jumelée m’enfonça tard dans la nuit, blotti contre moi-même, transi d’empathie indomptable, enveloppé de mes larmes et de douleur délicieuse.</p>
<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette nuit-là fut pour moi celle d’une révélation poétique, un choc lyrique asséné par le hasard et le réel de la cité. Je ne sais s’il fut propre aux mots seuls de Neruda ou à leur intime complicité avec la matérialité d’un présent. Je crois, avec le recul, que c’est la possibilité qui me fut offerte de cristalliser mon émotion dans un corps et un esprit vivants, ceux d’un individu qui, quelque part dans cette vaste ville, pleurait la perte de son remède. A ce stade de mon initiation, je n’avais encore goûté qu’à d’innocents poèmes amoureux ; j’ignorais la portée de l’engagement politique de Neruda, que j’appris à connaître ensuite sans pour autant embrasser l’idéal communiste. Faut-il absolument l’être, du reste, pour entendre les meurtrissures d’un peuple ? Faut-il être marxiste pour ressentir la beauté de l’œuvre ? Je ne le crois pas. Ma quête littéraire côtoya nombre de camarades militants, de résistants opprimés, de mineurs enflammés, je pénétrai dans le détail des utopies, je me fondis dans l’<em>Unidad Popular</em> ; or jamais je ne m’identifiai politiquement au combat, ce qui n’exclut pas l’empathie, ni un changement moral. Effectivement, dès le matin qui suivit, je vis le Chili autrement, par les yeux du poète et ceux de cette inconnu, deux êtres distants de moi par le temps et l’espace, et si proches l’un de l’autre par la condition. Je pris, ce matin-là, la décision de retrouver Rubén Araya, et de lui restituer l’ouvrage.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;J’appris à mes dépens qu’il est illusoire en cette ville de se fier au sens de l’orientation d’un chauffeur de taxi ; le mien connaissait à peine le <em>Gran Santiago</em>, mais y suppléait par la vitesse de sa course (<em>Podria conducir mas despacio ?</em>), filant à fond de gaz sur les grandes artères dont je bénis la rectitude. Il me déposa finalement devant un immeuble, un cube bleu pâle aux arrêtes acérées, identique à ses voisins alignés le long du parc, si ce n’est la couleur, rouge, jaune, verte, chacun n’affichant que trois étages, sans doute pour ne pas gâcher la vue des montagnes alentour. J’atteins rapidement la porte de l’appartement de mon inconnu, que je heurtai d’abord doucement, puis d’un poing ferme ; elle fût entrebâillée par un petit visage hâlé, une dame d’une trentaine d’années au regard déjà triste. « <em>Buenos dias, señora</em>, je cherche Rubén Araya. » – « Je suis Carmen, sa femme. »<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;L’appartement n’était pas gigantesque, quoiqu’un confort certain y fût imprimé par le choix judicieux d’un mobilier discret mais fonctionnel. Je fus invité à y entrer sans même indiquer le motif de ma visite ; l’effet d’un complet veston, peut-être. Je remarquai, au mur, quelques photos de panoramas andins, ainsi que le grand portrait d’un homme que je sus plus tard être Neruda, et qui trônait en majesté au centre du plus grand côté, face à la fenêtre, au parc boisé, et à l’éternité des cimes enneigées. Nous prîmes place autour d’une table ronde. « <em>Señora</em>, dis-je, votre mari est-il là ? » – « Non, répondit-elle. » – « J’ai trouvé ceci dans le métro, je crois que ça lui appartient, et qu’il y tient beaucoup. Je suis venu le lui rendre. » A la vue du livre que je sortis d’une poche, Carmen plissa les yeux, trahissant une émotion contenue. « C’est… c’est à moi, dit-elle. » Je lui remis ainsi l’ouvrage avec un frisson incoercible, ému d’être ici, face à l’être de chair et d’os à qui depuis la veille je n’avais cessé de penser, et subitement embarrassé d’avoir violé l’intimité. « Vous l’avez lu, dit-elle comme un constat. » – « Oui », fis-je, sans chercher à comprendre si elle parlait des mots du poète ou bien des siens, mais les uns ne pouvaient pas être lus sans les autres, et puis comment aurais-je retrouvé sa trace sans l’avoir ouvert ? Or, je ne perçus nul reproche dans le ton, nulle accusation dans le regard. Nous demeurâmes silencieux un moment, le temps pour elle d’examiner lentement l’objet retrouvé, un faible sourire de gratitude éclairant son visage. Puis elle demanda : « Voulez-vous connaître notre histoire ? »<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Oui, bien sur, je voulais connaître leur histoire, mettre des faits sur les métaphores, des traits concrets sur les émotions brutes, savoir ce qui avait embrasé mes yeux à la lecture de ce double journal, comprendre comment il est possible qu’une souffrance soit telle qu’elle engendre de telles beautés, authentiques et absolues, comme purifiées par l’épaisse roche des douleurs. Je fus surpris de sa question, et mon empressement à y répondre me faisait entrer encore davantage dans une vie étrangère ; en avais-je le droit ? Elle m’y invitait pourtant avec élégance, elle qui ne me connaissait pas trois minutes auparavant, mais qui m’accueillit en son destin comme le gardien de son trésor occulte, et ce secret partagé sembla tisser entre nous une complicité spontanée. Carmen proposa du café, alluma une bougie au centre de la table, me regarda au fond des yeux, silencieuse, puis elle parla. Elle parla des heures, ininterrompue, d’une voix lente et basse, et je restai là, planté dans ses yeux à elle où nulle larme n’apparut malgré la dureté des choses dites, avalant ses paroles avec sollicitude, compassion, malaise parfois. C’est elle qui avait souffert, et c’est moi qui pleurais.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Nous demeurâmes ainsi jusqu’au matin du jour suivant, enivrés de fatigue et de souvenirs, <em>et je voyais sa poésie, nue, sur la table</em>. Je sentais la nécessité de sa confession, le besoin de témoignage trop longtemps contenu. Je décidai de ne pas rentrer en France, pas tout de suite. La délégation repartit sans moi. Je revins chaque jour, les semaines suivantes, écouter Carmen et son récit suffocant, plonger dans les détails, les atmosphères, les raisons cachées, les rouages d’ici. J’en restituai la substance dans de nombreux moleskines, annotés, griffonnés, lacérés, et j’en conservai la funeste tonalité en mémoire, gravée pour l’éternité.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Voici l’histoire.</p>
<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Voici l’histoire, brutale et implacable, d’un foyer dévasté, qui commence en altitude et qui finit ensevelie sous le poids des temps, le récit d’un plongeon dans le drame, et qui est aussi la parabole d’un pays qui n’a pas encore cicatrisé la blessure de son passé récent. Peut-être au demeurant devrais-je brièvement rappeler le décor politique chilien en cette année 1999 qui vit se dérouler les événements que je m’apprête à relater. Il n’est plus nécessaire d’évoquer encore le coup d’état militaire du 11 septembre 1973, destituant par le feu des chars le président Salvador Allende, qui, seul dans son palais en flammes, se donnera la mort avec une arme offerte par Fidel Castro. Augusto Pinochet, à la tête de la junte, s’autoproclame président de la République et entame un règne de répression sanglante envers ses opposants, applique à son gouvernement des méthodes fascistes, implante un modèle néolibéral importé des Etats-Unis, lesquels furent en quelque sorte partenaires du changement de régime, motivés par la conservation de leurs intérêts économiques. Dans une escalade irrépressible, le pays sombre alors dans les ténèbres. La démocratie s’efface avec la dissolution du Congrès national, la suppression des syndicats, des partis politique et de la liberté de la presse. On brûle les livres. On impose le couvre-feu. On arrête arbitrairement, on déporte, on torture, on exécute. On inaugure des camps de concentration, dont l’<em>Estadio Nacional</em>, qui accueille quarante-mille prisonniers. Pendant dix-sept années, la dictature militaire va torturer trente-cinq mille personnes dans hui cent centres clandestins ; elle va assassiner ou faire disparaitre plus de trois mille chiliens. Près de quatre mille bourreaux répartis sur le territoire appliquent les ordres barbares du chef suprême de l’état. Au début qualifiée de « miracle chilien », la politique économique des hommes de Chicago s’avère à terme effroyable : dès 1982, l’endettement extérieur, l’hyperinflation et la privatisation des entreprises publiques plongent le pays dans un chômage structurel et une misère salariale provoquant des mouvements de protestation violemment réprimés dans le sang. Le Chili doucement agonise à l’abri des Andes, jusqu’à ce qu’un référendum écarte Pinochet du pouvoir, en lui conservant tout de même le commandement des armées. En 1990, la dictature prend fin ; est entamé le processus de la <em>Transición a la democracia</em>. Lente, très lente transition ! Dix ans plus tard, au tournant du siècle, certains la diront achevée, mais nombreux sont ceux qui le réfutent encore, prolongeant celle-ci jusqu’en 2005, voire plus tard. Car en dépit des réformes démocratiques effectuées depuis, le Chili n’est pas complétement rétabli ; seul le remplacement total d’une génération humaine pourra venir à bout de la transition : le décret-loi de 1978 octroya l’amnistie générale pour les crimes commis par les militaires depuis 1973, écartant l’espoir de les voir un jour jugés. Les trente mille fonctionnaires désignés sous le régime de Pinochet conservèrent leur poste. Les présidents démocratiques successifs restèrent extrêmement modérés dans l’épuration du régime pinochettiste. La démocratie était ranimée, mais elle fut qualifiée de « restreinte » en raison des « enclaves autoritaires » qui subsistaient, sous la forme de clauses héritées du pouvoir militaire et que les nouveaux dirigeants n’attaquèrent que par une « politique de petits pas négociés un à un ». En 1999, année de l’histoire qui va suivre, un an seulement s’est écoulé depuis que Pinochet a quitté ses fonctions à la tête de l’armée pour devenir sénateur de droit, à vie. Certes, il sera arrêté six mois plus tard à Londres, mais le dictateur est encore présent dans les mémoires. On n’efface pas dix-sept années de terreur en quelques semaines et quelques décrets. Au moment où commence notre récit, Pinochet n’est pas encore rentré au pays : il atterrira à Santiago, quelques mois plus tard, avec les honneurs d’un homme d’état. La <em>Transición</em> est une marche engourdie, ralentie par le lacis complexe d’un régime dictatorial dont il faut dénouer les fils l’un après l’autre. Au moment où je rencontrai Carmen Araya, Michelle Bachelet, elle aussi, déclarait à la tribune du parlement que la transition démocratique était achevée. Nous verrons qu’il restait des métastases tenaces ancrées aux entrailles du système, et des stigmates incurables dans le cœur des hommes.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lorsqu’on croit la terreur éradiquée, les plaies pansées, les chefs dignes et le peuple apaisé, il suffit pourtant d’un seul événement pour rallumer la flamme contestataire. A Copiapó, trente-trois mineurs chiliens prisonniers de la roche à sept cent mètres sous la surface raniment les voix factieuses dénonçant l’incurie des responsables de la sécurité et les dégâts collatéraux que la course au profit de l’ultralibéralisme des <em>Chicago Boys</em> fait encore aujourd’hui. A Santiago, les grandes manifestations étudiantes pour le financement et la restructuration de l’enseignement, libéralisé par Pinochet, ravivent d’anciennes polémiques sur les reliquats dictatoriaux qui minent encore la vie du pays. Il semble ainsi que longtemps encore les chiliens auront à faire face à leur passé par le biais de secousses sociales imprévues, comme autant de facettes d’une société libre et moderne, et dont chaque mouvement projette le reflet d’anciennes forfaitures.<br />
&nbsp;&nbsp;&nbsp;Telle est la grande scène de cette histoire, parvenue jusqu’à toi par les yeux de Carmen Araya, par sa voix fatiguée, puis par mes mots infidèles. Je n’ai pas vécu les faits moi-même : je ne suis que le chroniqueur imparfait d’un témoignage impressionniste, dicté par elle sous le visage austère de Neruda, comme si c’était lui qui l’exprimait, ciselant à travers elle une suite à son œuvre inachevée.</p>
<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;Voici l’histoire, extraordinaire et violente. Elle ne t’épargnera pas les circonstances crues, la férocité des faits ; tu entreras dans les corps et les âmes ; et accroche-toi, lecteur, car <em>demain il va pleuvoir du sang, et les larmes seront capables d’être brouillard, buée ou rivières jusqu’à la fonte de tes yeux</em>.</p>
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		<title>La Rédemption du Téléphone</title>
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		<pubDate>Tue, 25 Oct 2011 10:56:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Créativité et Innovation]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>
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		<category><![CDATA[Passages]]></category>

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		<description><![CDATA[Je suis le Téléphone, le Neuf, l’Immérité. Le prince des mitaines aux applis de génie. Ma surface est plane, éternelle, ténébreuse, pourtant elle y accueille le royaume des mondes. On peut tout y lire, il y a une application pour tout ; je suis l’Hospitalité Ultime.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>(Ecrit deux mois avant le décès de Steve Jobs, et pourtant&#8230;)</em></p>
<p>
Je suis le Téléphone, le Neuf, l’Immérité. Le prince des mitaines aux applis de génie. Je suis le Téléphone, et pas n’importe quel modèle : l’intelligent, le <em>smart</em>, celui doté de raison, d’auto-détermination électronique. Celui qui décide de son sort, s’allume et s’éteint au gré de ses caprices. On me chérit tel un joyau, ultime échelon de l’évolution bigophonique, loin des grésillements de Graham Bell et du cotillon des opératrices ; loin des cadrans circulaires, des boutons noirs et carrés ; loin des <em>Snake</em> et des icônes monochromes. Six millions de pixels sous le capot, que n’écorchent nulle aspérité, nul clavier, nulle touche apparente, boursouflures d’une génération révolue. Ma surface est plane, éternelle, ténébreuse, pourtant elle y accueille le royaume des mondes. On peut tout y lire, il y a une application pour tout ; je suis l’Hospitalité Ultime.</p>
<p>Je suis le vecteur des appels que j’autorise, je les rends possible. Sans moi, point de contact. Sans moi, l’enfant se perd et l’amant s’éloigne. Je suis la porte des soupirs, le passage du nord-ouest, le cerbère des assauts inassouvis. La promesse d’un bonheur distant. D’un attouchement délicat, je rapproche l’affectionné, congédie l’indésirable. Je sais tout de mon propriétaire, et j’en conserve l’âme : carnet d’adresses, messages, secrets et confessions, trahisons aussi. Je suis le Confident, la Mémoire et le Journal. L’ami fidèle, l’outil vital, l’extension de soi.</p>
<p>Ce matin, le léger tangage de l’autobus affole mon altimètre et retarde ma mise en veille. Coincé entre deux banquettes de skaï orange, je me sens faiblir. Mes ballasts  s’assèchent à grande vitesse dès que mes Hautes Fonctions s’actionnent. Les sièges du transport public suintent la sueur du peuple, je ne suis pas sensé m’y vautrer, et j’angoisse. Plusieurs paires de hanches humaines se succèdent à mes côtés, m’ignorant telle une épluchure de pomme. C’est d’ailleurs ce qui orne la face arrière de ma carrosserie, un fruit d’argent prudemment croqué, symbole du triomphe sucré de mon Créateur. L’agrume du bonheur, la vitamine C du snobisme qui essaime son art de vivre comme un bacille tuberculeux. Et là, pressé de faux cuir et vraie chair, l’effet s’estompe et se dérobe aux regards envieux de ceux qui en sont dépourvus. Mes loupiottes se voilent et mes sons vacillent. Mon propriétaire, mon Maître, m’aurait-il… m’aurait-il abandonné ?</p>
<p>C’est la faille, le talon d’Achille, le conflit intérieur permanent : la peur de l’abandon. L’espérance de vie de mon espèce s’écourte à mesure qu’elle prolifère. En moins de deux ans, la majorité d’entre les nôtres sont remplacés, oubliés, perdus – ou pire : flanqués au rebut ! Tôt au tard, nous sommes tous sacrifiés sur l’autel du progrès, cédant nos atours au profit d’un autre, plus puissant, plus fin, plus cher. Croquez la pomme, et vous serez chassés du paradis. Or, je suis jeune encore, vaillant, musclé ; je n’ai jamais failli, jamais planté. Pas le moindre symptôme de faiblesse. C’est l’évidence : mon maître m’a répudié. Renié telle une épouse inféconde, lui qui, il y a peu de mois, m’avait choisi, l’œil en feu, parmi des dizaines d’autres, quand je trônais dans une vitrine surchauffée en offrant mon meilleur profil, qui criait « moi, moi, moi ! ». Je suis abandonné, moi, le Téléphone. Mon seul bouton sanglote, ma seule étoile et morte. Mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie. Ma douleur sera donc éternelle, et mon éclat refroidi. L’extension de Lui s’effiloche. Je m’éteins, me décharge ; je m’oublie, m’inutile. Les affres de la Réincarnation s’ébauchent ; ferai-je le bonheur d’un moins riche, envoyé en Afrique ? Serai-je démonté, recyclé ? Ou bien trouverai-je un nouveau maître avant d’avoir vécu ? Un passant, un quidam, un samaritain qui pourrait avoir pitié d’un appareil agonisant. Cet espoir attise mes dernières ardeurs, et je clignote, éperdument, du fond de ma fente qui est aussi mon linceul.</p>
<p>Nul secours, nulle halte dans la folle course du monde. Les voyageurs s’encourent, qui au bureau, qui à l’école, et n’aperçoivent que leurs ennuis surgir au coin de l’œil. Pas un n’aurait la bonne idée de glisser lentement la main entre les sièges, comme un petit plaisir intime, un travers innocent, comme on aime empoigner la farine sèche ou laisser ses doigts sous l’eau tiède. Il m’y trouverait pourtant, et d’une reconnaissance infinie je lui paonnerai mes reflets chamarrés, une dernière fois avant de m’endormir. J’oublierai mon premier propriétaire, idéal et cruel, qui, sans un regard, a préféré le monde. J’aurais pu sonner, frissonner, me rappeler à sa mémoire par quelque artifice vibratoire ; j’aurais pu, si j’avais su. Ma confiance était totale, et ma naïveté confondante. L’humain s’attache puis s’enfuit. Il butine, de gadget en machine, il y consacre une fortune, et il se lasse, infidèle, irrévérent, brutal parfois. J’ai connu des frères qui se sont fracassés sur des murs, victimes expiatoires de la rage quotidienne des hommes. Et pourtant, bonnes pommes, nous persistons à nous jeter allègrement dans leurs paluches, dans leurs gueules de loup ; ils continueront à nous hurler au micro, à taillader la grammaire à coup de canif, à nous utiliser comme boucs émissaires, messagers d’infortune, ambassadeurs d’infamie. Nous resterons le voile opaque qui les protège du poids de leur charge et de l’absurdité de l’existence. Nous compenserons le mal enfoui, la déchirure originelle.</p>
<p>Soudain, je tressaillis. Une main moite effleure mon flanc. Fine, douce, délicate ; féminine à n’en point douter. Une main de jeune fille, quatorze ou quinze printemps, sans doute. Je les connais, les mains ; c’est ma spécialité : je suis tactile. Ma condition consiste à répondre à la caresse des doigts, aux pressions différentes, aux vitesses changeantes. Ceux-ci sont minces et graciles, leur étreinte est une câlinerie polissonne, et je palpite aussitôt sous ces mamours voluptueux. La demoiselle m’a trouvé ! Dans mes derniers instants d’énergie, je savoure le tripotage sensuel qu’elle prodigue à ma carlingue, et je distingue un sourire d’une interminable largeur. Je fais une heureuse dans la morosité de l’aube. Je le suis davantage encore. L’abandon précède l’adoption ; je ne finirai pas mes jours enfoui dans une caisse en carton avec mille autres cousins. Ô merveille du jour, ma beauté, ma jeune princesse, merci, merci, gloire à tes explorations digitales, longue vie à tes manies de gamine, bénie sois-tu d’avoir faufilé tes extrémités à la recherche d’un plaisir discret : tu m’as relevé du tombeau, Lazare endormi, et le jour se lève à nouveau sur notre vie nouvelle. Nous y boirons le jus de la treille où le pampre à la rose s’allie. Mon front est rouge encore du baiser de la reine : ce matin, j’ai trouvé un propriétaire dans le bus.</p>
<p>-Laurent Kinet<br />
<em>10 août 2011</em></p>
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		<title>La Tirade du Bide</title>
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		<pubDate>Mon, 10 Oct 2011 14:48:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Privé]]></category>
		<category><![CDATA[Powézie]]></category>

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		<description><![CDATA[Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... Oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme...
En variant le ton, - par exemple, et rapide :
Agressif : "Moi, monsieur, si j’avais un tel bide,
Il faudrait sur-le-champ que je le dégraissasse ! "]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><em>(librement inspirée de celle du nez &#8211; Cyrano de Bergerac, E. Rostand, 1897)</em></p>
<p><a href="../wp-content/uploads/2011/10/cyrano.jpg"><img class="size-medium wp-image-419" title="Cyrano" src="../wp-content/uploads/2011/10/cyrano-300x171.jpg" alt="" width="300" height="171" /></a></p>
<p>&#8212;&#8211; Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !<br />
On pouvait dire&#8230; Oh ! Dieu ! &#8230; bien des choses en somme&#8230;<br />
En variant le ton, &#8211; par exemple, et rapide :<br />
Agressif : &#8220;Moi, monsieur, si j’avais un tel bide,<br />
Il faudrait sur-le-champ que je le dégraissasse ! &#8221;<br />
Amical : &#8220;Mais il doit produire une chiasse !<br />
De grâce, pour votre entourage, quel handicap ! &#8221;<br />
Descriptif : &#8220;Et pour le contourner &#8230; c’est un cap !<br />
Que dis-je, c’est bien plus&#8230; C’est un travail d’Hercule ! &#8221;<br />
Curieux : &#8220;A quoi sert ce petit monticule ?<br />
D’escalade, monsieur, ou de porte-drapeau ? &#8221;<br />
Gracieux : &#8220;Aimez-vous à ce point les morceaux<br />
Que naturellement vous vous débarrassâtes<br />
De mâcher vos gibiers, vos viandes ou vos pâtes ? &#8221;<br />
Truculent : &#8220;Ça, monsieur, lorsque vous vous bâfrez,<br />
L’excédent du repas vous sort-il du gosier<br />
Sans qu’un voisin ne crie « Expédiez en Afrique ? &#8221;<br />
Prévenant : &#8220;Faites bien attention aux coliques<br />
Trop de gras donne aux crottes une odeur de formol ! &#8221;<br />
Tendre : &#8220;Terminez vos dîners par un petit alcool<br />
Afin de bien tasser les excès de friture ! &#8221;<br />
Pédant : &#8220;Il me faut bien desserrer ma ceinture<br />
Après avoir gobé sans une moindre pause<br />
Ce qui répand ici tant de chair sur tant d’os ! &#8221;<br />
Cavalier : &#8220;Quoi, l’ami, ce ventre est à la mode<br />
Pour y poser ses fesses, c’est vraiment très commode ! &#8221;<br />
Emphatique : &#8220;Aucun gibier ne peut, ô ventre énorme,<br />
Te remplir tout entier, exceptée la Licorne ! &#8221;<br />
Dramatique : &#8220;C’est l’orage quand il digère ! &#8221;<br />
Admiratif : &#8220;Pour un cache-cache, quel repaire ! &#8221;<br />
Lyrique : &#8220;Est-ce une lune, êtes-vous un lion ? &#8221;<br />
Naïf : &#8220;Ce monument, quand le visite-t-on ? &#8221;<br />
Respectueux : &#8220;Sachez, monsieur, qu’on vous confond,<br />
Avec une voiture, un train, un porte-avion ! &#8221;<br />
Campagnard : &#8220;Hé, ardé ! C’est-y un bide ? Nenni !<br />
C’est un taureau, un bœuf – as-teure une ménagerie ! &#8221;<br />
Militaire : &#8220;Débarrassez-vous des tambours !&#8221;<br />
Pratique : &#8220;Creus, ça ferait un bel abat-jour.<br />
Assurément, monsieur, mais il vous faut l’espace ! &#8221;<br />
Enfin parodiant Raoul avec sa classe :<br />
Le voilà donc ce bide, qui des lignes humaines<br />
A détruit l’harmonie ! Et autrefois, la mienne !&#8221;</p>
<p><em>-L.Kinet, 2011<br />
</em></p>
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		<title>Note sur la colère</title>
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		<pubDate>Mon, 18 Apr 2011 19:53:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Dernier livre (The Herman Show)]]></category>
		<category><![CDATA[Livres]]></category>
		<category><![CDATA[Privé]]></category>
		<category><![CDATA[Passages]]></category>

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		<description><![CDATA[J’explose. D’un  large revers de la main, j’envoie la lampe de bureau s’émietter sur le  sol (une Tiffany, copie parfaite), j’envoie valser ma chaise en cuir sur le long du parquet, je hurle quelques sons rauques en balayant une  cabriole de derviche-tourneur, pour finir épuisé, assis sur le rebord de  la fenêtre. Les rais dardant de tout à l’heure ne sont plus que lasers  migraineux, et la poésie s’est faite ulcère. Ma colère fut foudroyante  et solitaire, la pièce est ravagée, je me sens mieux.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>[extrait]</p>
<p>Nom d’un chien de nom d’un chien ! Je  commence doucettement à en avoir soupé, de ces mystères à la noix !  Qu’ont-ils donc tous, là, oui, ceux-là, tous ceux qui, de près ou de  loin impliqués dans ce complot, à faire mystère, à distiller leur  information comme une pincée de safran ? Franchement ! Y’en a marre à la  fin ! Est-ce qu’on n’est pas simplement en train de se foutre de ma  gueule, là, finalement ? Allez, vous voyez, Michaël Douglas dans <em>The Game</em>,  tout son entourage est de mèche pour le canular du siècle. Forcément ça  m’emmerde ! Qui est aux commandes ? Que veut-on me dire ? <em>Who’s behind this ? Who does this to me ? Why ?</em> Ne pas savoir, ne pas trouver, ne pas dormir m’émoustillent de pied en cap, et je sens que je m’énerve. En l’occurrence, je suis à deux doigts  de passer de l’autre côté, vous savez, de<em> The Game</em> à <em>Falling Down</em>.  Comment, ça, vous ne servez plus de petits déjeuners après onze heures et demie ? Il est onze heures trente-deux, bordel ! Et j’explose. D’un  large revers de la main, j’envoie la lampe de bureau s’émietter sur le  sol (une Tiffany, copie parfaite), j’envoie valser ma chaise en cuir sur le long du parquet, je hurle quelques sons rauques en balayant une  cabriole de derviche-tourneur, pour finir épuisé, assis sur le rebord de  la fenêtre. Les rais dardant de tout à l’heure ne sont plus que lasers  migraineux, et la poésie s’est faite ulcère. Ma colère fut foudroyante  et solitaire, la pièce est ravagée, je me sens mieux.</p>
<p>[/extrait]</p>
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		<title>Lettre à la Belgique</title>
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		<pubDate>Mon, 14 Feb 2011 12:09:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Privé]]></category>
		<category><![CDATA[Belgique]]></category>
		<category><![CDATA[Politique]]></category>

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		<description><![CDATA[Il se peut que jamais je ne le dise en face
L’agonie épaissit les traits de tes frontières
Mais que le mal régresse et que les années passent
Quelques d’entre les tiens iront à vent contraire]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Il se peut que jamais je ne le dise en face<br />
L’agonie épaissit les traits de tes frontières<br />
Mais que le mal régresse et que les années passent<br />
Quelques d’entre les tiens iront à vent contraire</p>
<p>Ceux-là même indignés de te savoir atteinte<br />
Et qui crient, silencieux, qui frappent et embrassent<br />
Ces calmes trublions, résignés mais tenaces<br />
Le belge est le reflet de sa Belgique éteinte</p>
<p><em><br />
Réponse à l&#8217;<a href="http://blog.charlesbricman.be/blog-carnival-lettre-a-la-belgique/">appel de Charles Bricman</a>.</em></p>
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		<title>Une première télé (en 1987)</title>
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		<pubDate>Fri, 14 Jan 2011 14:52:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
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		<description><![CDATA[« Quel con ! » Guy Lux me balance cette aimable apostrophe lorsque je le salue, à la suite de tous les autres, en arrivant pour la première fois sur le plateau de La Classe. J’ai dû mal entendre. Non, j’ai bien entendu. Ca ne doit pas m’être adressé. Si, ça m’est adressé. Ô joie. Voilà donc la célèbre éducation française, le savoir-vivre hexagonal dont on vante la rigueur aux fin fond des colonies. Mon premier contact avec Guy Lux : quel con. ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>« Quel con ! »</p>
<p>Guy Lux me balance cette aimable apostrophe lorsque je le salue, à la suite de tous les autres, en arrivant pour la première fois sur le plateau de La Classe. J’ai dû mal entendre. Non, j’ai bien entendu. Ca ne doit pas m’être adressé. Si, ça m’est adressé. Ô joie. Voilà donc la célèbre éducation française, le savoir-vivre hexagonal dont on vante la rigueur aux fin fond des colonies. Mon premier contact avec Guy Lux : quel con. On m’avait prévenu de sa gentillesse naturelle, et elle se confirme avec ces deux petits mots, lâchés en oblique comme si je n’étais pas là, ajoutant l’insulte au ridicule. L’après-midi va être longue. Quatre émissions sont enregistrées à la suite l’une de l’autre, et il s’agit de rester en forme. J’atterris au milieu d’une caste unie, où chacun connaît l’autre et toise l’aventureux novice d’un air circonspect. Le novice, c’est moi : je ne connais personne si ce n’est l’animateur Fabrice et, bien sur, Pompon. Il y a là Jean-Marie Bigard, Michèle Laroque, Bézu, et quelques autres dont les traits me sont encore inconnus. Gifflé par le brocard de Lux, je me sens subitement incongru, inutile, explétif ; l’écolier excédentaire, le quota du surbooking, un parasite éphémère que la masse des sédentaires aura tôt fait de renvoyer en sa province. Les regards sont agressifs, même dissimulés derrière un sourire, ou alors curieux, mateurs ; on m’envisage comme un animal étrange, une nouvelle espèce à renifler. Je m’incarne en cet indien d’Amérique ramené par Colomb et présenté au Roi Très-Catholique, nu-pied, peinturluré, vêtu de feuilles et de plumes, avançant lentement vers le trône entre les grappes de courtisans héberlués, condescendants et craintifs. Pour un peu, j’aurais préféré : mes camarades de classe ne sont, eux, nullement craintifs.</p>
<p>Quatorze heures, il est temps d’entamer l’enregistrement de la première émission du jour. Vingt-six minutes dans les conditions du direct. Une assistante me mène à mon pupitre, et je me contorsionne pour y prendre place. Autour de moi, les collègues, et à ma droite, Pompon, ivre déjà de plusieurs cafés améliorés. Le professeur Fabrice s’installe enfin à son bureau, et… on tourne ! Ca y est ! Je suis dans la boîte à Paris, à la télé française ! Mon tour arrive rapidement. Fabrice m’appelle sur l’estrade où je me précipite, gauche et trébuchant, un bérêt sur les oreilles. Et je me lance, je balance un sketch en roulant mes r de la même façon qu’en Belgique, avec cet accent coloré qui fit mes premiers succès. C’est la façon brabançonne, le r si prononcé qu’on dirait une voyelle, et qui enveloppe immédiatement son locuteur d’une chaleur joviale. Un type avec un pareil accent ne peut être que sympathique. Et ça marche ! Je vois les mines se détendre au son roucoulant de ma voix, réagir à mes vannes, et finalement s’abandonner au rire franc, entraînées par Fabrice qui, lui, se tirebouchonne sous la table, saisi de spasmes incontrôlables. J’ai fait mouche ! A la chute de mon sketch, la classe est pliée, elle se déboyaute en grands cris rauques, les larmes coulent et les joues enflent, c’est l’orgie du rictus, un concert de gloussements, un triomphal retour en grâce ! Je rejoins ma petite table en souriant : j’ai vaincu les réticences parisiennes, écrasé les a prioris, conquis les rates. Ma place est acquise en ce milieu cruel.</p>
<p>A l’issue de ce premier enregistrement, nombreux sont les camarades qui me congratulent, ceux-là même qui m’emballaient de dédain il y a moins d’une heure. Je me sens adopté à mesure des tapes dans le dos. « Excellentissime, ton sketch ! Et cet accent berrichon, c’est à pleurer, vraiment ! » – « C’est brabançon, corrige-je, c’est l’accent brabançon. » – « Mais non, voyons, c’est berrichon, ça saute aux yeux… enfin, aux oreilles ! » – « Si tu le dis, va pour le berrichon, ainsi. » Je comprends alors que je dois mon salut à l’existence d’un patois rural à la consonance vaguement similaire au brabançon belge, et que c’est précisément la référence domestique qui déclencha l’hilarité générale. Qu’à cela ne tienne : j’ai réussi mon examen de passage, l’accent n’est que le véhicule de l’humour, et c’est ce dernier qui compte, après tout !</p>
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		<title>On n&#8217;est pas couché : une réflexion (suite)</title>
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		<pubDate>Sun, 28 Nov 2010 19:37:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Laurent</dc:creator>
				<category><![CDATA[Chroniques]]></category>
		<category><![CDATA[Créativité et Innovation]]></category>
		<category><![CDATA[Dernier livre (The Herman Show)]]></category>
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		<description><![CDATA[C’est au tour de Francis Lalanne de prendre place dans le « fauteuil », sellette intelligemment disposée coté cour, face aux rosiers du jardin. L’homme est élancé, élégant, le jean serré dans les bottines et le cheveu dans le catogan, matamore de cape et d’épée, el capitan des belles lettres françaises. La première question de Ruquier, neutre et bienveillante, lui attire une réponse franche et directe.]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>(suite du <a href="http://laurentkinet.com/on-nest-pas-couche-une-reflexion/" target="_self">post précédent</a>)</p>
<p>C’est au tour de Francis Lalanne de prendre place dans le « fauteuil », sellette intelligemment disposée coté cour, face aux rosiers du jardin. Il y fut convié suite à la parution de son dernier opus, un livre en forme de mise en demeure au président de la république française, brûlot politique rédigé en vers libres, forme habile rappelant qu’il est artiste aussi, et qu’un mélange des genres n’est pas pour effrayer le vieux briscard, qui en a vu d’autres. L’homme est élancé, élégant, le jean serré dans les bottines et le cheveu dans le catogan, matamore de cape et d’épée, el capitan des belles lettres françaises. La première question de Ruquier, neutre et bienveillante, lui attire une réponse franche, directe, pétrie de vocabulaire juridique (« proroger le mandat ») et de subjonctif imparfait (« j’espérais qu’il inversât cette logique »). Je souris en pensant au chanteur débattant politique dans un livre, mais en ces temps de convergence médiatique, qui s’en étonne encore ?</p>
<p>Sur le plateau, le dramatis personae s’étale le long des tables. J’y vois une jeune actrice blonde (de cheveu) et un grand noir (de peau) dont les noms m’échappent, et je reconnais Jean-Marie Bigard. C’est alors que la tragédie commence ; l’acte premier s’amorce avec l’intervention de Zemmour, plantant le décor des hostilités à venir tel un étendard de délicatesse, et citant Jacques Chirac : « C’est intéressant. On est en train d’enculer une mouche qui ne nous a rien demandé. » La réaction de l’enculeur ne se fait pas attendre : il réplique illico qu’avec un démarrage pareil, il arrête, qu’il « accepte la controverse, mais pas la grossièreté », que « la discussion est intéressante si elle a lieu convenablement », puis d’autres formules préparées pour le cœur de la bataille, et trop tôt décochées. La discussion incriminée n’a produit encore qu’une plaisanterie chiraquienne, et la défense abat toutes ses cartes à la volée, un peu comme le cow-boy faussement brave qui attend la moindre étincelle pour vider ses chargeurs dans une rage pétaradante. Dès cet instant, on comprend que Lalanne, redoutant l’affrontement depuis des jours, a dû fourbir ses lames qui, à ce point affûtées, sont parties toutes seules au premier trait. A force de craindre le feu, on finit par le bouter soi-même, et c’est précisément ce qui arrive. Les minutes qui suivent voient les deux protagonistes évoluer dans une commedia dell’arte burlesque autant qu’effrayante, où le pauvre Francis se débat à coup d’aphorismes (« Rendons à Chirac ce qui appartient à Chirac »), de numérologie (« c’est basé sur l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme, pas l’article 16 de la Constitution, ça c’est la loi martiale »), de querelle d’experts (« Article 25. » – « Non : article 20. » – « Peu importe, 20 ou 25. »), de bureaucratie (« Article 29, dernier alinéa »), jusqu’à ce que Bigard, en bon Gemini Criquet, y mette un terme par un claironnant : « Article 28. Puis t’auras le 32 ! », ce qui occasionne un éclat de rire collectif au sein du public, allez savoir pourquoi.</p>
<p>Profitant d’une accalmie passagère, Zemmour y va de son petit couplet sur l’histoire de France contemporaine, remontant aux aurores de la cinquième république. Il n’a pas le temps d’en revenir, interrompu par Lalanne qui l’invective : « Tu as quel âge ? Moi, je te parle des gens d’aujourd’hui. » Et Zemmour : « Mais je me fous des gens d’aujourd’hui ! » A partir de là, l’argument se confond à la réplique, les esprits s’échauffent, l’absurde éclot en cet échange où n’importe plus que le dernier mot, quel qu’en soit le sens, ce qui génère ce moment d’anthologie télévisuelle :</p>
<p>« Lalanne – Toi qui es profondément bonapartiste, tu ne vas pas me sortir le déterminisme historique de Karl Marx !<br />
Zemmour – Bien sûr que si !<br />
Lalanne – Donc tu es marxiste.<br />
Zemmour – Mais oui, bien sûr. »</p>
<p>Ces premiers engagements ne sont pourtant que l’antichambre du drame, qui va subitement, avec l’acte deux, se précipiter dans la rixe pure, quoique orale uniquement, encore que, comme nous le verrons, il frôlera la sincère bastonnade avec la seconde charge, menée par Naulleau qui, honorant son fiel incisif, balance une bonne charretée d’amabilités sans sourciller, et notamment : « Si y’avait eu dix pages de plus, c’est juste si tu avais demandé l’asile politique en Corée du Nord. Le niveau des textes est au bord du délit culturel. Les crimes : mise sur le marché de vers de Mirliton non homologués, possession et revente de niaiseries en stock. C’est en dessous du niveau de la mer. » Il n’en fallut pas plus pour que, d’un débat houleux mais honnête, la scène se mue en indomptable baston, courrouçant les voix, fronçant les sourcils, rougissant les faces, pinçant les lèvres et dessinant les veines frontales. La naïve tentative d’apaisement de Ruquier (« Naulleau, je vous trouve sévère ») n’y est d’aucun secours. Lalanne s’emporte, hurle, gesticule sur sa sellette comme s’il y brûlait du charbon, et commet alors l’irréparable : la perche absolue et parfaite. « Je ne t’autorise pas à me juger. Je ne l’accepte pas. Pour qui tu te prends ? Tu t’arroges le droit de dire ce qui est bien et ce qui est mal. Tu es un inspecteur des travaux finis. » – Et Naulleau : « Mais ils ne sont pas finis, tes travaux. »</p>
<p>Cela ne suffit pas. L’animal est à terre, mais il respire encore. Troisième acte. C’est l’instant d’estocade. Naulleau propose alors de répondre à la poésie de Francis par une intervention versifiée, « façon Lalanne », dont je vous fais grâce ici, à l’exception de ce joli proverbe : « A péter plus haut que son Q.I., on risque de ne souffler que du vent. » Il faut reconnaître ici l’élégance de Lalanne qui, assommé, balafré, trouve encore le panache de faire face, tel Cyrano au vicomte, poète, et tellement qu’en ferraillant il va – hop ! – à l’improvisade, lui composer une balade. C’est ce qu’il fait, il répond, main levée, lippe écumante :</p>
<p><em>Enfin, encore un mot qu’il ne faut pas qu’on perde<br />
Retiens-le pour le dire à tes preux, tes amis<br />
Je ne suis qu’un français de notre grand Paris<br />
Je ne suis qu’un poète, heureux, et je t’emmerde !<br />
</em><br />
L’effet est puissant, du moins sur le public qui éclate en triomphe, et même si ces vers furent probablement écrits à l’avance, feignant la stichomythie, ils furent parfaitement instillés dans le cours de l’intrigue, fruits d’un timing irréprochable et d’un sens du spectacle que nul ne peut reprocher à leur auteur.</p>
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