Pour une introduction à la science héraldique (partie 1/4)

Un ami me réclamait récemment de me conformer au titre de ce blog (Interactive Strategy, Planning 2.0 and… Heraldry), brandissant en souriant la menace de raréfier ses visites. Je ne me prononcerai pas aujourd’hui sur la sincérité de son irrépressible curiosité pour l’art du blason, mais l’appel fut aussi limpide que l’attention fut généreuse. Je m’en vais donc aujourd’hui tenter de satisfaire sa requête.

L’héraldique est un sujet passionnant et particulièrement vaste. Il est possible d’entamer son étude au travers de multiples perspectives : historique, iconographique, anthropologique, géographique, militaire, religieuse, etc. Nous allons nous contenter, dans cette première partie, de dépoussiérer les idées communément admises à son sujet. Il s’agit en somme de redorer le blason du blason, car il souffre en effet de nombreuses confusions et malentendus, ce qui fait qu’il jouit d’une assez mauvaise réputation, tout à fait infondée par ailleurs, comme beaucoup de réputation (quoique).

Nous allons donc introduire dans les grandes lignes l’histoire d’un outil, rapidement devenu fait de société, puis science, et enfin art à part entière, avant de servir des causes plus vénales (commerciales).


Casser du préjugé

Victor Hugo voyait dans l’héraldique le réceptacle de toute l’histoire du Moyen-âge français. L’affirmation est un peu péremptoire mais elle illustre l’idée que le blason est un témoin de son époque, au même titre que les tapisseries, les enluminures ou les livres.

En effet, lire un blason c’est découvrir une facette du monde et de l’époque à laquelle il fut créé, porté, cédé.
L’étude de la science héraldique ouvre un champ infini d’explorations historiques passionnantes, bien loin des préjugés folkloriques auxquels on l’associe souvent.

L’héraldique est la clé de l’histoire. On peut en effet comparer le blason à un trou de serrure (il en a un peu la forme), à travers duquel on découvre, explore et étudie le passé.

L’héraldique est bourrée de préjugés. Si vous demandez à un quidam ce qu’il pense du blason, il va répondre, à tous les coups, au moins l’une de ces trois choses (faites le test, vous constaterez que c’est manifeste) :

1. Le blason est exclusivement lié au Moyen-âge (seule époque où ils étaient portés sans ridicule)
2. Le blason est exclusivement lié à la noblesse (comme en étant la marque distinctive de qualité)
3. Le blason est exclusivement lié aux chevaliers combattants pour se défendre.

Et bien non. Non, le blason n’est pas exclusivement lié au Moyen-âge ; l’héraldique s’est renouvelée ; il y eu plusieurs héraldiques successives (héraldique impériale, russe, écclésiastique). Non, l’héraldique n’est pas exclusivement lié à la noblesse ; c’est le préjugé le plus faux et paradoxalement le plus ancré dans l’inconscient collectif contemporain. Le blason n’a jamais été réservé à une élite, sauf sous l’Empire (1808-1815).

Et non, elle n’a pas disparu (puisqu’elle s’est renouvelée). Elle subsiste encore aujourd’hui, bien vivace : des thèses lui sont consacrées, des ouvrages de qualité sont écrits à son sujet, des expositions d’art héraldique sont organisées, mais surtout elle subsiste encore dans deux domaines bien particuliers : les marques commerciales (le blason est l’ancêtre du logo) et l’héraldique collective (les blasons des villes surtout).

Elle se retrouve également dans nombre d’éléments modernes, comme la carte d’identité (on peut dire que le blason, en tant que marque personnelle d’identification, est la première carte d’identité portable ayant existé).

Au niveau commercial, on utilise ici le blason pour véhiculer une image de marque, et non plus un statut ou un titre. Il s’agit d’un pur objectif de communication, qui véhicule les valeurs d’excellence, de permanence, d’honnêteté. En anglais, on appelle ça cachet heraldry, que l’on peut traduire par héraldique de prestige.

Certaines marques tiennent leur logo des armoiries familiales, comme les 5 flèches de la banque Rotschild. D’autres tiennent leur logo de la région ou de la ville où elles furent fondées, comme le Lion Peugeot, qui n’est autre que le lion de la Franche Comté, ou celui d’Alfa Romeo, qui reprend la croix et la guivre de la ville de Milan.

D’autres logos sont simplement des traductions : comme celui de Shell, qui reproduit un coquillage, ou Citroën, dont les deux chevrons rappellent l’engrenage en chevrons, que la société a inventé à ses débuts.

On retrouve aussi l’hérldique sur beaucoup de marques “à vice” : alcool, vins et tabac. Au sujet du vin, vous aurez certainement remarqué que la plupart des bouteilles portent un blason sur leur étiquette. Il faut savoir qu’il s’agit pour la plupart du temps de la fantaisie d’un graphiste, qui a créé ce blason pour son esthétique, souvent en n’en respectant pas les règles, et qui en a reproduit tous les clichés (lions, lambrequins, casques). L’objectif commercial est ici très clair : on profite de l’ignorance du grand public pour susciter un préjugé favorable à l’égard du produit.

Quant à l’héraldique collective, elle, elle fourmille. La plupart des villes possèdent leur blason, qu’on retrouve sur les plaques de rues ou les brochures touristiques. En Belgique, la Dexia a financé la réédition de l’Armorial communal, reprenant le blason de toutes les communes après leur fusion.

La naissance

L’héraldique naît au 12ème siècle, avec la naissance de son code emblématique, autrement dit son langage. Il existe des figures emblématiques avant le 12ème siècle. Mais elles ne deviennent « héraldiques » que lorsqu’elles sont érigées en système codifié, répondant à des règles précises.

Quelle est la date de naissance de l’héraldique ? Cette question a soulevé de nombreux débats. La meilleure solution que nous puissions trouver est celle de Michel Pastoureau dans son célèbre Traité d’héraldique, qui avance que la première représentation connue d’un blason est la Broderie de la Reine Mathilde (dite Tapisserie de Bayeux, parce qu’elle y est conservée), brodée vers 1080. Elle mesure 80 mètres de long, et sur celle-ci on remarque des combattants munis de boucliers décorés.

La naissance de l’héraldique est un fait de société qui s’inscrit dans un temps, relativement bref, et qui a pour cause les réalités concrètes de la guerre. Mais elle ne tardera pas à investir le domaine civil, comme nous le verrons dans une prochaine session.

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