Pour une introduction à la science héraldique (partie 2/4)

L’héraldique a évolué de la bannière à l’écu, puis de l’écu à la bannière, mais d’abord en restant confinée dans la vie militaire (qu’elle se déploie sur les champs de bataille où sur les champs de tournois).

Or bientôt elle va investir la vie civile, de façon fulgurante. Comment ? Par le sceau.

Le blason, dès l’instant qu’il occupe l’espace du sceau, se démilitarise. Et tout en se démilitarisant, il héraldise toute la vie sociale. En passant par le sceau, il se reproduit partout : sur les vêtement, les bâtiments, les objets.

Il est assez logique que le sceau soit le premier réceptacle civil du blason, car à l’époque, seuls les clercs savaient lire, et le blason remplaça, sur les documents officiels, la signature.

Outre sa compréhension graphique, le sceau authentifiait le document. Le sceau, et par extension le blason qui y était représenté, devient alors le symbole de la personnalité juridique. L’ancêtre de nos cartes d’identité.

Donc, en transitant par le réceptacle du sceau, l’héraldique investit très vite tous les éléments de la vie sociale. A commencer par… les femmes.

Les femmes

Au début, elles portent le blason de leur père ou de leur mari, dans un écu en losange ou ovale, voire ovaloïde. En général, les femmes mariées portent un blason ovaloide, tandis que les jeunes filles et les religieuses portent le losange. Elles ne portent pas de heaume ni d’ornement militaire, puisqu’elles ne combattent pas.

Le clergé

Les femmes ne sont pas les seules à ne pas combattre. Il y a aussi les ecclésiastiques. Leur héraldique est très particulière. La hiérarchie catholique est codifiée au moyen de chapeaux à cordelières; le nombre de glands (fiocchi) indiquent le rang du titulaire (un cardinal porte 30 glands rouges, un Patriarche porte 30 glands verts, un Archevêque porte 20 glands vert. Outre les chapeaux, on trouve aussi des mitres pour les évêques et les abbés. La seule couronne autorisée dans l’église est réservée au pape : la tiare

L’écu du Pape est posé sur les deux clés de l’apôtre Pierre en sautoir (symbolisant le pouvoir de lier et de délier, conféré au Pape par le Christ).

Les villes

Outre les individus, les collectivités aussi se parent très vite d’armoiries. Et d’abord les villes, dont les armes symbolisent souvent leur liberté, leur autonomie, acquise de force ou cédée par lettres patentes. C’est pourquoi elles représentent souvent des murailles, ou sont timbrées de la couronne murale qui est devenu l’insigne héraldique des villes autonomes.

Les universités

Il y a aussi les universités qui également se dotent d’armoiries. Les universités, de façon générales, possèdent un sceau et un blason. Certains sceaux n’ont rien d’héraldique : un des plus anciens d’Europe est le sceau de l’université de Louvain, à l’emblème de la Sedes Sapientiae (siège de la sagesse), la Sainte Vierge, patronne de l’université.

Or donc l’héraldique se répand partout, et très vite. En conséquence, le pouvoir royal entreprend des tentatives de règlementations. La plus impressionnante d’entre elles fut l’édit de novembre 1696, signé par Louis XIV : tout possesseur d’un blason devait le faire enregistrer dans l’Armorial Général de Freance dans un délai de deux mois, en défaut de quoi il écopait d’une amende de 300 livres. Cependant l’enregistrement était payant également (et combien coûtait-il, à votre avis ?). Commode expédient pour combler le vide du trésor royal.

Il y eut peu d’enregistrement volontaires. L’administration du roi, en réponse, en octroya de force, à la chaîne (il fallut produire 200 000 armoiries), ce qui mena à quelques absurdités amusantes. La ville de Bayonne est de sables à une baïonnette d’argent. Le Prieur Bodineau est de sables à trois boudins d’argent. Le curé Bonamour est au cupidon d’argent tenant en main droite un cœur de gueules. Le notaire Emfert est au diable d’argent sur champ de sable. Et (mon préféré) l’avocat Gigot est d’or au gigot de mouton de gueules.

La Révolution Française signe l’acte de décès de l’héraldique. La révolution est à l’origine des préjugés et des malentendus contemporains sur la possession d’un blason. En 1790, l’assemblée constituante décrète l’interdiction des armoiries. La chasse au blason commence. On détruit tout : on casse la vaisselle, on brûle les étoffes, on martèle les bâtiments. C’est une véritable frénésie.

Ce qui est rigolo, c’est que le Vicomte Mathieu de Montmorency, à l’origine de cette frénésie, ne refusa pas les honneurs (ni les insignes blasonnés) quand la paix civile revint avec la Restauration des Bourbons.

Ce vandalisme contre les armoiries a été interprété plus tard comme étant assimilée à l’exécution systématique de la noblesse, véhiculée dans l’imaginaire collectif par la guillotine. En fait, on ne s’acharna sur les armoiries que parce qu’elles étaient symboliques de l’Ancien Régime, noblesse ou pas.

Prochaine session : l’héraldique aujourd’hui.

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