Quel avenir pour le portail gouvernemental ?

Au cours des missions de consultance “e-gouvernement” que j’ai eu la chance de mener depuis plusieurs années, au sein d’Early Stage puis de K Company, nous avons petit à petit forgé quelques théories sur l’avenir théorique de la notion de “portail web” institutionnel ou gouvernemental. Analysons un peu cela… et commençons par les constats. Dans un post à venir, j’analyserai les tendances émergentes, et dans un troisième, ma vision “fonctionnelle” du portail gouvernemental du futur.

Nous commençons par énoncer l’hypothèse que la notion de portail public centralisé reste l’option la plus appropriée dans la livraison d’un service public en ligne, et que ce portail va évoluer vers un modèle reposant sur deux forces parallèles et apparemment opposées :

/// Une force centrifuge, tendant vers la granularisation et la distribution multi-canale des services (fragmentation de la livraison du service, portabilité des données et des applications), et :

/// Une force centripète, tendant vers la concentration des contenus officiels communs (données et applications) et des points d’accès, accompagné d’une cohérence stylistique.

L’analyse de nombreux portails institutionnels en Europe et dans le monde révèle quelques tendances actuelles de fond, résumées en quelques points ci-dessous.

Une fonction vertébrale d’orientation – La plupart des portails institutionnels répondent à la fonction primaire d’orientation du visiteur vers le contenu ou l’application qu’il cherche. De nombreuses fonctionnalités sont déployées pour faire de cette fonction un modèle du genre : moteurs de recherche sémantique, thématiques ou faceted, métadonnées, répertoire de liens, etc. Au-delà de cet objectif principal, qui a lui seul justifie l’existence d’un portail (voir usa.gov), le degré de complétude et de complexité dépend de choix stratégiques gouvernementaux : plusieurs positionnements sont en effet possibles au-delà de la fonction carrefour : s’y limiter, incorporer du contenu propre, incorporer l’ensemble du contenu officiel, reléguer les contenus aux entités concernées, etc.

La quête de la simplicité – Tous les portails publics étudiés sont dans un processus de simplification. Réduire l’accès au gouvernement en ligne par la petite porte d’un portail centralisé est d’une complexité infinie. C’est un peu comme vouloir tasser le contenu d’un semi-remorque dans le coffre d’une voiture citadine. En réaction, les portails recherchent un ordonnancement propre à inspirer un sentiment de simplicité – même s’il s’agit en fait d’une gageure – et certains vont même jusqu’à l’affirmer en crédo :

La difficulté du guichet unique – La plupart des pays étudiés (à l’exception des Pays-Bas) a renoncé à vouloir concentrer, au sein d’un seul et même portail, l’intégralité des services publics en ligne. Bien que certains restes de cette volonté de concentration soient encore accessibles (Mon Service Public.fr par exemple), la tendance générale est de contourner cette difficulté en la substituant par des liens plus ou moins intelligents entre le portail central et les services distribués. Le bouillonnement des initiatives publiques en matière d’e-gouvernement, dans des pays vastes ou au profil administratif complexe (comme la Belgique), rend extrêmement complexe une telle concentration. Le rôle d’un portail national semble ainsi tendre vers la facilitation d’un accès cohérent et homogène à des fonctionnalités transactionnelles éparpillées et hétérogènes.

Trois niveaux de distribution – Résultat du contournement de la complexité de concentration, les services transactionnels en ligne sont généralement concentrés derrière une interface dédiée (my.xx). Ceci nous amène à représenter la structure globale actuelle dans un tableau à trois entrées :

Ce schéma illustre la structure générale actuelle des portails publics : ils opèrent généralement (il existe des exceptions) une distinction très nette entre la propriété et le partage, et la frontière est physiquement marquée par les noms de domaines (portal.xx et my.portal.xx, voire portal.xx et autrechose.xx). Quant au Cloud et la présence dans les médias sociaux, il s’agit encore d’initiatives embryonnaires ; c’est pourtant là que se cristalliseront les paradigmes conversationnels, au cœur même des interfaces qu’affectionne le quotidien des gens. Nous verrons plus loin que, si la distinction entre propriété et partage est parfaitement sensée, les évolutions et tendances actuelles du Web autorisent une porosité des frontières entre les plateformes, au profit d’une plus grande cohérence.

Participation citoyenne limitée – Les initiatives qualifiées de 2.0 restent limitées. Au-delà des fonctionnalités inoffensives (partage de contenu, commentaires, etc), la véritable fonction de Démocratie Participative n’est guère présente. On en est d’ailleurs assez loin. Les rares initiatives publiques allant dans ce sens se sont soldées par des échecs cuisants. Lorsqu’elle fonctionnent ou simplement survivent, elles sont issues de la société civile. Il semble donc important de ne pas surestimer le paradigme conversationnel et la composante participative dans l’analyse e-gov 2.0, à la fois par la capacité des gouvernements à en maîtriser les impacts et par la réceptivité du citoyen à de telles ouvertures. Cependant, un des aspects semble se démarquer : la démocratisation des données. Parce qu’elle ne requière pas d’interaction directe avec le citoyen, la démarche d’ouvrir les bases de données publiques aux initiatives citoyennes (principalement sous forme de mashup) est assez répandue (surtout aux Etats-Unis) et, avec les centaines d’initiatives relevées sur le Web, est promise à un bel avenir. Ceci confirme que l’Open Data est la condition principale et exclusive d’une avancée vers l’e-gouvernance 2.0.
Nous retrouvons, au sein de ces quelques tendances, la double force évoquée en introduction : le mouvement centrifuge de fragmentation du service (difficulté du guichet unique, trois niveaux de distribution) et le mouvement centripète de concentration des contenus et des accès (fonction vertébrale d’orientation, quête de la simplicité).

A dans quelques jours pour la suite :-)