Santiago 9/11 – Incipit

I

Je fus seul comme un soleil
– Fui solo como un túnel


La lumière arriva en dépit des poignards. Un rai dardant fusa jusqu’à l’œil de Rubén, qu’il ouvrit aussitôt. Encore un matin alourdi des excès de la veille. L’aube envahit la cabane comme on allume la lumière, en filaments froids de soleil effiloché. Rubén frissonna, emmailloté dans le mauvais alcool de la veille qui lui frappait l’intérieur du crâne en rythme régulier. Ce jour-là, c’était samedi, ou dimanche peut-être, qu’importe. La journée sera pareille à celle d’hier, à celle de demain, et à toutes les autres qui suivront, répétant depuis presque deux ans l’immuable rituel. Cruelle ivresse, qui engourdit l’homme au réveil de ses turpitudes, entravant l’érection du corps. Pourtant, l’éclat du jour se fit plus dense, et Rubén parvint à la petite fenêtre aménagée vers les montagnes, dont la vue, comme l’air glacé de l’altitude, constituaient les meilleurs remèdes aux nausées vinaires. La pollution pesant sur Santiago n’empêchait pas la contemplation magistrale de la cordillère, que Rubén admirait par dessus tout. A chaque fois, c’était pour lui un plaisir renouvelé, comme s’il découvrait, dans l’immobilité, de nouvelles entailles, de nouveaux plis dans la robe de roche. La cordillère, nef ensevelie, géométrie finale, neigeuse dentition, chevelure du froid, exerçait sur Rubén un effet mystique. Il pouvait passer une journée entière à contempler la ligne saccadée des sommets enneigés, perdant son regard dans la blanche éternité. Rubén chercha des yeux les restes d’hier, avisa un flacon, le saisit et en avala le fond d’un mouvement lent. Sentant l’alcool reprendre ses droits, il scruta l’horizon, le plus haut sommet, source des fleuves, matrice des neiges, puis descendit progressivement, tel son regard sur un corps de femme, blanches collines, cuisses blanches de la montagne, les seins ronds du pic, les entrailles creuses et utérines, et suivit du regard ce torrent imaginaire jusqu’aux tumultes de la rivière Mapocho qui courre au bas de son abri.

Lorsque Rubén se retournait vers l’autre côté de ce spectacle sublime et suspendu, il contemplait le flux ininterrompu de la circulation s’engouffrant dans Santiago par l’autoroute arrivant de l’aéroport, la Costanera Norte, qui frôlait les fondations de sa cahute. Santiago ! Santiago ! Cité des hommes, centre des mondes, îlot gigantesque, ville pareille à une urne que levèrent les mains de tous, Santiago que Rubén adore et contemple du haut de son nid, dont il voit la vitesse et le bouillonnement qui passent, quand lui demeure, observateur gisant, vissé sur un tesson de bouteille et prisonnier de son royaume de planches. Santiago, lagune passionnelle et généreuse, lion armé, miroir de la nation, géographie organique ; Santiago, Saint-Jacques des Andes, qui accueille et refoule, mer vivante et onduleuse.

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