Sociologie du comeback

   Beaucoup pensent que les artistes sont des gens privilégiés formant une caste insondable aux rites parallèles. Bien souvent, l’opinion publique les classe en deux catégories distinctes, voire opposées. D’un côté se trouve le saltimbanque écorché, pauvrissime et bienheureux, qui produit des stères de poèmes déchirants dans une chambrette de nourrice, comblé dans ses combles à bénir la bohème dans laquelle il flotte, pleurant la fuite du temps et son spleen dégoulinant. De l’autre siège la star éclatante ignorant le prix d’un pain, friquée jusqu’à plus soif et flânant dix mois sur douze sur le teck d’un yacht amarré, mais pas trop près, au port de Saint-Tropez, champagnisé au petit-déjeuner, tuméfié de cocaïne enfilée à la Visa Platinum et baisant comme castor en barrage. Pour l’opinion, le passage du premier état au second s’opère en une nuit, transcendé par les spots aveuglants d’un plateau télé ou le reflet d’un magazine, transfiguré par l’éclair d’un sortilège-paillette, réincarné, inaccessible.
   Il existe – j’en connais – des artistes répondant à ces portraits, mais l’immense majorité d’entre nous n’est ni de poussière ni d’or, et pratique ce métier avec la simplicité d’un besoin de subsistance : pas de fortune immense occultée au fisc, pas de flemmardise indolente ; plutôt un travail acharné, quotidien, recommencé chaque fois. Si la liberté reste notre bien le plus précieux, elle ne peut s’exprimer qu’à travers un labeur perpétuel. Notoriété n’est pas richesse, et le tapis rouge n’offre nulle immunité : rien n’est jamais acquis, aucun contrat n’est éternel, et le moindre reflux de visibilité concoure à notre mort.
   Visibilité ! Maître mot de la caste. C’est elle qui fonde chaque décision, chaque mouvement, chaque choix.  Je pense alors aux grands comebacks des ténors d’antan, et particulièrement des spécimens de la chanson française des sixeventies, vous savez, ceux qui parvenaient à nous faire balancer la croupe en souriant béatement et en agitant les bras comme si l’on trayait une chamelle bien achalandée ; ceux qui s’agitaient dans des clips grisâtres, écœurants de formes géométriques en mouvement, parfois escortés de danseusettes presque nues dont la seule fonction était de reproduire à l’identique les gesticulations du patron, au centre ; ceux qui débitaient, souvent faux, des textes qu’on eut cru tirés du courrier des lecteurs des magazines féminins – oui, ceux-là même pour lesquels une génération de fillettes impubères s’égosilla, se pâma, se détruisit parfois ; ceux-là même qui parvinrent à libérer la gent féminine des inhibitions du temps avec leur absolue guimauve, exploit pour lequel ils mériteraient tous une place au Panthéon des Révolutionnaires, mais qui, pour seul prix, se sont faits rétamer par la vague déferlante de la new wave, et retombés pour la plupart dans la nébulosité de l’anonymat. C’est peu dire qu’après un tel purgatoire, beaucoup se soient précipités sur les scènes des tournées nostalgiques, retrouvant pour un temps âge tendre et tête de bois. Etonnants, ces nouveaux tours à chansons, réunissant des brochettes de ces vibrants ancêtres, qu’on exploite autant que la mélancolie des anciens fans. Pour certains, la durée des tournées excède celle de leur première carrière, alors ils s’y vautrent corps et âme, hurlant leur unique tube d’une voix fissurée par quarante ans d’alcool. On y engrange des sommes astronomiques, dépassant de loin les plus folles recettes des charts d’alors ; ivresse financière, emballement incontrôlable, juteuse jouvence – comme le film Titanic qui a coûté plus cher que le Titanic lui-même. L’appel de la lumière : la nostalgie est l’appeau du pathos, opium lucratif, extension vitale, Viagra-yéyé, qui alimente la poignante conviction d’encore faire l’actualité, car n’exister plus que dans le souvenir des grands-mères, alors gamines, c’est déjà mourir un peu.

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