Un prologue chilien

   Cette histoire est extraordinaire. Non pas tant du fait de la qualité de sa transcription, bien modeste en vérité, que du destin que l’Histoire a tracé pour ses protagonistes, jouets minuscules d’une tragédie qui les transperça et y fit résonner, en écho, celle de tout un peuple.
   Si, comme moi au début de l’affaire, tu ne connais du Chili que le nom et la forme, alors tu trouveras dans ce récit de quoi satisfaire ta soif d’intelligence et les ingrédients nécessaires à la formation d’un drame aussi fascinant qu’il est douloureux, puisqu’il s’enracine profondément dans la réalité de frères humains, comme toi, comme nous, et qui en subirent les affres il y a peu d’années – il est probable que tu étais né. Tu y découvriras, comme moi, la blancheur des montagnes et la violence des plaines ; tu t’éblouiras de la lumière chaleureuse d’un peuple balafré d’espoirs déçus ; tu trembleras devant le gouffre immense, tel le colon qui pour la première fois contemple le Pacifique. Et, au bout du voyage, tu auras embrassé à la fois la beauté, et l’effroi. Si, en revanche, tu connais ce pays pour y avoir vécu, pour l’avoir parcouru de long en large, de haut en bas plutôt, pour y avoir quelque famille ou relation, pour l’avoir étudié, ou simplement si ta curiosité, ou ton érudition, t’en offre un honorable aperçu, alors tu y verras l’illustration triste et fidèle de ce qui s’y vivait il y a peu de temps encore, à l’abri des cordillères, puis à l’ombre des murs et des campamentos. Tu y retrouveras ce qui t’est déjà familier, théâtre d’événements dont peut-être tu connais des semblables, et alors tu ne pourras que les relier aux tiens, tissant pour toi la toile épaisse d’une époque.
   Cette histoire est extraordinaire et cruelle. Car il s’agit bien d’une tragédie ; je veux dire par là que la fin de l’histoire est plus grave encore que ses prémices, qui déjà ne sont pas glorieuses. Ne t’attends pas à te divertir ici du malheur d’autrui, ni de frivolités légères. Attends-toi à écraser la larme qui te naîtra soudain dans l’œil, non par compassion pour l’un ou l’autre personnage, mais parce que sa malédiction est un fondement universel dont la perpétuation fait la nature de notre humanité. Cruelle et extraordinaire, elle est aussi le produit d’un hasard fabuleux. Condamnée par essence à demeurer dans l’oubli des archives et des mémoires, pareillement insondables, son exhumation n’est le fait que d’un concours de circonstances ahurissant, comme autant d’astéroïdes fonçant vers l’astre sans même s’offrir une orbite. Mais d’abord il faut que je te raconte le berceau du hasard.
   Je tairai mon identité, ainsi que celle de l’entreprise qui m’emploie. Non que je veuille m’affranchir de quoi que ce soit, ni fuir une quelconque responsabilité, mais parce que les connaître ne servirait en rien le sujet ; au contraire il ne ferait que le brouiller d’un spectre inutile. Ce que tu dois savoir, c’est que je fis partie de la délégation économique qui accompagna le Président Jacques Chirac et quelques de ses ministres en visite officielle au Chili, les 26 et 27 mai 2006. J’étais alors l’assistant de voyage du patron de mon patron, chargé de la traduction vers le français de tout ce qui pouvait se dire en espagnol, bilingue honorable grâce à cinq années d’étude en journalisme à Madrid. Issu des paroisses de la Bretagne reculée, j’avais préféré diriger mes intérêts vers la finance davantage que vers l’histoire, ma connaissance de cette langue n’ayant nullement éveillé en moi de passion subite pour l’ère coloniale. Le Chili était aussi inaccessible à mon appétit qu’il l’avait été pour les expéditions des conquistadores, pays du bout des mondes, isolé, presque insulaire, confiné entre deux cordillères, séparé des terres voisines par la roche et l’océan.
   A vrai dire, je me contrefichais du Chili et de tout ce qui pouvait s’y passer, et la perspective d’endurer quinze heures d’avion en compagnie de l’élite française ne m’enchantait guère, pas plus que celle de suer ma chair sous un soleil criard, ricochant d’hôtels en banquets et de discours en conciliabules. Ce voyage était pour moi la punition d’une implication professionnelle zélée, et je le conçus comme une corvée, en dépit des gloussements jaloux de mon entourage, qui voyait dans cette mission le signe évident d’une élévation sociale. Mes amis se méprirent en considérant mes réticences prudentes comme l’ultime forme d’un snobisme pâteux. Or, j’en fus. Il y avait là le dispositif frontal de l’état, comme une garde présidentielle rapprochée : la Diplomatie (Philippe Douste-Blazy), la Défense (Michèle Alliot-Marie), l’Argent (Thierry Breton), et quelques institutions nébuleuses en guise de courtisanes. Et en cortège, derrière la politique, suivait le business ; une charretée d’hommes d’affaires profitant du sillon tracé par l’autorité d’un chef d’état pour engranger des profits néolibéraux, qu’on dit être, pour l’occasion, d’intérêt transnational. Loin de moi l’idée d’abjurer l’humble rôle que j’y joua : j’étais bien un pion fidèle de cette armada, et, pour l’heure, malgré l’indifférence affichée, je participais activement à la promotion de la France en ces terres étroites.
   Elle en avait bien besoin, la France, de promotion. Sa présidence, alors, n’était pas au plus haut de sa courbe : l’affaire Clearstream tendait ses ramifications jusqu’à l’Elysée, les rues s’emplissaient d’une jeunesse inquiète des futures conditions d’embauche, les banlieues brillaient de voitures incendiées, et la popularité de Jacques Chirac rasait le sol en conséquence, une des cotes les plus basses jamais enregistrée en Cinquième République. En vol au-dessus de l’Atlantique, je me rappelle des mots d’un journaliste de la télévision chilienne qui, couvrant notre arrivée imminente, commenta que Jacques Chirac arrivait en pleine affaire de corruption, d’espionnage et de financement politique illégal, quelque chose dans ce goût-là. Je crois me souvenir qu’aucun interprète officiel n’eut le courage de le lui traduire. On protège l’ego des puissants ; à quelques encablures de fouler l’aéroport de Santiago, c’était trop risqué. Sage décision : ce courage nous aurait privé du magistral baise-main que le Président offrit à la Presidenta sur le seuil du Palais de la Moneda, siège du pouvoir chilien. Une ambassade ambulante du savoir-vivre à la Française, qui fit du Président de la République une icône de la galanterie délicieusement kitch, et qui atténua légèrement le teint blafard qu’eut ce séjour aux yeux des observateurs avisés.
   Notre équipage accomplit à merveille les devoirs exigés par l’agenda. Nous avons dîné, bu, souri, traduit, attendu, somnolé, ruisselé, menti, comme nous l’imposait notre condition de visiteurs officiels. Notre Président reçut les clés de la ville de Santiago, celle où, précisément, l’exode rural est le plus féroce depuis près d’un siècle. Mais ce qui devait à jamais changer le fil de mon existence, ce fut notre brève expérience à vive allure des sous-sols de la cité : El Metro de Santiago. Le métro de la capitale chilienne est, partiellement au moins, une merveille de technologie hexagonale ; cinq lignes cadastrent la ville en étoile, toutes au départ de la Plaza Italia, lieu convergent par excellence, place de paix et de concorde, où se rencontrent, dans les liesses populaires des victoires sportives, les deux Chilis, le pauvre et le riche – le pauvre surtout. Ainsi, fière de ses cent huit stations et de ses cent dix kilomètres de rails, la Présidente Bachelet nous convia tous à nous bousculer dans ces ogives d’aciers où s’entassent chaque jour plus de deux millions de chiliens. Et voici la délégation française engouffrée. Chacun voulant s’approcher au plus près du pouvoir, partager les sourires convenus à portée des objectifs, les bourrades ne tardèrent pas à faire tanguer le troupeau ; chaussures piétinées, vestes froissées, grossièretés retenues : la vie quotidienne des matinées souterraines, version présidentielle. Dans la cohue, je parvins à m’arroger une main courante le long d’une banquette. L’énorme machine s’ébranla, pris de la vitesse, s’engloutit dans les artères sombres. Elle freina soudain ; le pouvoir vacilla, manqua de s’affaisser ; bénies soient ces poignées en caoutchouc. Je fus tout de même déstabilisé au point de choir sur une banquette qu’occupait un gros sac de photographe dont le propriétaire maugréa une invective à mon intention. Je m’excusai poliment en me redressant, lorsque j’aperçus, coincé entre deux sièges, le bout d’un livre. Machinalement, je le cueillis. Il devait appartenir à l’un de mes compagnons de jeu. Je me ravisai en en découvrant le titre : « Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée », de Pablo Neruda, en espagnol dans le texte. A moins d’un diplomate distrait amoureux de poésie, ce frêle ouvrage devait appartenir à un santiaguino, un voyageur commun, qui l’aurait oublié dans un réveil précipité pour une station manquée. L’objet était petit, mince assez pour échapper aux services de sécurité ; une vieille édition, abîmée, écornée. On savait en le voyant qu’il avait du être lu, relu des centaines de fois, comme une litanie psalmodiée, un rituel dévot – un missel. J’en feuilletai rapidement les pages ; quelques mots et expressions captèrent mon attention : te forgé como un arma ; las viejas hélices del crepúsculo ; la mañana llena de tempestad. Je fus immédiatement envahi par la force des mots, la couleur des expressions, le chant des vers. A de nombreux endroits, des annotations manuscrites s’étalaient en marge, d’une écriture fine et chétive. J’y lu, en espagnol, d’étranges complaintes qui, sans relever de la poésie, y répondait pourtant comme un écho réel à l’abstrait de la Lettre. Ce livre m’intimida, et le fait surtout que quelqu’un en use comme un exutoire au poids de sa vie, comme un instrument de libération, comme un journal intime rythmé par le Poète. Ce petit livre, c’était la vie d’un quidam, quelque part dans Santiago, le refuge de sa pensée, le miroir de son âme. Bien entendu, je ne connaissais de Neruda que la consonance hispanophone, à peine le savais-je chilien, et c’est en lisant son nom sur la couverture blanche que je me souvins d’un prix Nobel de Littérature. En quelle année, ça, je n’aurais su dire. Je parcourrai rapidement l’opuscule d’une main nerveuse, l’autre assurant mon frêle équilibre ; je n’entendais plus les commentaires béats de la délégation sur le génie industriel français. Desde mi boca llegará hasta el cielo lo que astaba dormido sobre tu alma. Un petit feuillet, profondément enfoui entre deux pages, s’en échappa soudain et dansa jusqu’au sol. Je le ramassai vivement ; entre autres inscriptions sibyllines, il y figurait une adresse (à La Bandera), et un nom (Rubén Araya) : l’identité de ce lecteur qui faisait des vers une thérapie.
   Lecteur, si comme moi à l’époque de ma découverte, tu ne connais pas encore Pablo Neruda, je t’exhorte à genoux d’acquérir au plus vite l’une ou l’autre de ses œuvres, à tout le moins les Vingt Poèmes, et le Chant Général. Je le fis moi-même dès que je le pus, et depuis ce maître ne m’a jamais quitté. Cours y, feuillette, caresse, marmonne, en français si tu veux. Achète plusieurs exemplaires : tu en conserveras un qui resteras intact, ou bien tu l’offriras à l’être que tu aimes. Un jour, tu auras envie d’offrir du Neruda, comme une preuve d’abandon. Neruda chante le Chili et l’élève à l’universel ; il célèbre sa nature, le vent d’autres automnes, la majesté des arbres contre la neige ; il loue le trésor vert, l’Amérique forestière, ronce sauvage entre les mers, il implore l’animal, l’oiseau, le fleuve, la roche, comme nul ne l’a fait ; chacun de ses vers est un acte de foi. Et puis il chante les hommes, bons et mauvais, le chant général de la course chilienne ; et enfin la femme, l’aimée qui jamais n’accoste, distante et sienne, alors il dit son désespoir, abandonné comme les quais dans l’aube, mais digne et debout, comme le marin à la proue d’un bateau. Oui, Neruda, c’est tout cela, tout est poésie lorsqu’il s’agit de nos réalités ; c’est tout cela, mais pas seulement : ancré dans le siècle, il fut aussi consul en Asie, en Argentine, en Espagne ; il fut avocat de la république espagnole ; il fut sénateur du Chili, puis contraint à l’exil ; il fut l’ami d’Allende, et tellement qu’il mourra douze jours après lui ; voici le Neruda que tu dois connaître, voici celui qui, au soir de sa vie, peut avouer avoir vécu ; il y a tant à dire encore, et je ne le puis ici. Alors va, lecteur, va, lis et reviens !
   C’est entre deux banquettes de métro, dans l’élan d’une chute, que cette force m’est apparue, et elle a changé ma vie. Or, ce jour-là, je ne connus de Neruda que ces quelques vers arrachés au tangage des rames. Assez cependant pour m’inviter à m’y plonger davantage. Le soir, l’interminable dîner d’Etat offert par l’administration Bachelet au Musée des Arts Contemporains fut une épreuve éreintante où je m’ennuyai comme jamais, assommé par les conversations de table qui me parurent, au regard des quelques phrases que j’avais survolées dans le métro, d’insipides bavardages. Il me tardait de laisser là les maîtres du monde et de m’isoler afin de m’immerger dans ces vers, et aussi dans les petites notes manuscrites qui les accompagnaient.
   Enfin libéré, de retour à l’hôtel, j’entamai la lecture intégrale du recueil, poèmes et commentaires crayonnés. Tout n’était pas déchiffrable, et certains mots m’étaient inconnus. Cette personne confiait son infortune à l’oreille du poète, en regard des vers qui lui parlaient, comme pour l’inviter à s’abandonner, et en même temps ils lui répondaient, comme un pasteur attentif, à la fois question et réponse, sujet et matière, dans un cycle rédempteur. Elle y évoquait, par fragments épars, sa famille éloignée, son foyer perdu, la brutalité des rêves vains. Elle y confiait ses blessures intimes et sa soif d’amour. A la tristesse poétique de Neruda répondait l’accablement factuel, palpable, de son lecteur ; les vers et les notes allaient de pair, s’éclairant mutuellement comme une didascalie ; l’ensemble était une apostille à la beauté, transcendée de tourments véritables. Cette lecture jumelée m’enfonça tard dans la nuit, blotti contre moi-même, transi d’empathie indomptable, enveloppé de mes larmes et de douleur délicieuse.

   Cette nuit-là fut pour moi celle d’une révélation poétique, un choc lyrique asséné par le hasard et le réel de la cité. Je ne sais s’il fut propre aux mots seuls de Neruda ou à leur intime complicité avec la matérialité d’un présent. Je crois, avec le recul, que c’est la possibilité qui me fut offerte de cristalliser mon émotion dans un corps et un esprit vivants, ceux d’un individu qui, quelque part dans cette vaste ville, pleurait la perte de son remède. A ce stade de mon initiation, je n’avais encore goûté qu’à d’innocents poèmes amoureux ; j’ignorais la portée de l’engagement politique de Neruda, que j’appris à connaître ensuite sans pour autant embrasser l’idéal communiste. Faut-il absolument l’être, du reste, pour entendre les meurtrissures d’un peuple ? Faut-il être marxiste pour ressentir la beauté de l’œuvre ? Je ne le crois pas. Ma quête littéraire côtoya nombre de camarades militants, de résistants opprimés, de mineurs enflammés, je pénétrai dans le détail des utopies, je me fondis dans l’Unidad Popular ; or jamais je ne m’identifiai politiquement au combat, ce qui n’exclut pas l’empathie, ni un changement moral. Effectivement, dès le matin qui suivit, je vis le Chili autrement, par les yeux du poète et ceux de cette inconnu, deux êtres distants de moi par le temps et l’espace, et si proches l’un de l’autre par la condition. Je pris, ce matin-là, la décision de retrouver Rubén Araya, et de lui restituer l’ouvrage.
   J’appris à mes dépens qu’il est illusoire en cette ville de se fier au sens de l’orientation d’un chauffeur de taxi ; le mien connaissait à peine le Gran Santiago, mais y suppléait par la vitesse de sa course (Podria conducir mas despacio ?), filant à fond de gaz sur les grandes artères dont je bénis la rectitude. Il me déposa finalement devant un immeuble, un cube bleu pâle aux arrêtes acérées, identique à ses voisins alignés le long du parc, si ce n’est la couleur, rouge, jaune, verte, chacun n’affichant que trois étages, sans doute pour ne pas gâcher la vue des montagnes alentour. J’atteins rapidement la porte de l’appartement de mon inconnu, que je heurtai d’abord doucement, puis d’un poing ferme ; elle fût entrebâillée par un petit visage hâlé, une dame d’une trentaine d’années au regard déjà triste. « Buenos dias, señora, je cherche Rubén Araya. » – « Je suis Carmen, sa femme. »
   L’appartement n’était pas gigantesque, quoiqu’un confort certain y fût imprimé par le choix judicieux d’un mobilier discret mais fonctionnel. Je fus invité à y entrer sans même indiquer le motif de ma visite ; l’effet d’un complet veston, peut-être. Je remarquai, au mur, quelques photos de panoramas andins, ainsi que le grand portrait d’un homme que je sus plus tard être Neruda, et qui trônait en majesté au centre du plus grand côté, face à la fenêtre, au parc boisé, et à l’éternité des cimes enneigées. Nous prîmes place autour d’une table ronde. « Señora, dis-je, votre mari est-il là ? » – « Non, répondit-elle. » – « J’ai trouvé ceci dans le métro, je crois que ça lui appartient, et qu’il y tient beaucoup. Je suis venu le lui rendre. » A la vue du livre que je sortis d’une poche, Carmen plissa les yeux, trahissant une émotion contenue. « C’est… c’est à moi, dit-elle. » Je lui remis ainsi l’ouvrage avec un frisson incoercible, ému d’être ici, face à l’être de chair et d’os à qui depuis la veille je n’avais cessé de penser, et subitement embarrassé d’avoir violé l’intimité. « Vous l’avez lu, dit-elle comme un constat. » – « Oui », fis-je, sans chercher à comprendre si elle parlait des mots du poète ou bien des siens, mais les uns ne pouvaient pas être lus sans les autres, et puis comment aurais-je retrouvé sa trace sans l’avoir ouvert ? Or, je ne perçus nul reproche dans le ton, nulle accusation dans le regard. Nous demeurâmes silencieux un moment, le temps pour elle d’examiner lentement l’objet retrouvé, un faible sourire de gratitude éclairant son visage. Puis elle demanda : « Voulez-vous connaître notre histoire ? »
   Oui, bien sur, je voulais connaître leur histoire, mettre des faits sur les métaphores, des traits concrets sur les émotions brutes, savoir ce qui avait embrasé mes yeux à la lecture de ce double journal, comprendre comment il est possible qu’une souffrance soit telle qu’elle engendre de telles beautés, authentiques et absolues, comme purifiées par l’épaisse roche des douleurs. Je fus surpris de sa question, et mon empressement à y répondre me faisait entrer encore davantage dans une vie étrangère ; en avais-je le droit ? Elle m’y invitait pourtant avec élégance, elle qui ne me connaissait pas trois minutes auparavant, mais qui m’accueillit en son destin comme le gardien de son trésor occulte, et ce secret partagé sembla tisser entre nous une complicité spontanée. Carmen proposa du café, alluma une bougie au centre de la table, me regarda au fond des yeux, silencieuse, puis elle parla. Elle parla des heures, ininterrompue, d’une voix lente et basse, et je restai là, planté dans ses yeux à elle où nulle larme n’apparut malgré la dureté des choses dites, avalant ses paroles avec sollicitude, compassion, malaise parfois. C’est elle qui avait souffert, et c’est moi qui pleurais.
   Nous demeurâmes ainsi jusqu’au matin du jour suivant, enivrés de fatigue et de souvenirs, et je voyais sa poésie, nue, sur la table. Je sentais la nécessité de sa confession, le besoin de témoignage trop longtemps contenu. Je décidai de ne pas rentrer en France, pas tout de suite. La délégation repartit sans moi. Je revins chaque jour, les semaines suivantes, écouter Carmen et son récit suffocant, plonger dans les détails, les atmosphères, les raisons cachées, les rouages d’ici. J’en restituai la substance dans de nombreux moleskines, annotés, griffonnés, lacérés, et j’en conservai la funeste tonalité en mémoire, gravée pour l’éternité.
   Voici l’histoire.

   Voici l’histoire, brutale et implacable, d’un foyer dévasté, qui commence en altitude et qui finit ensevelie sous le poids des temps, le récit d’un plongeon dans le drame, et qui est aussi la parabole d’un pays qui n’a pas encore cicatrisé la blessure de son passé récent. Peut-être au demeurant devrais-je brièvement rappeler le décor politique chilien en cette année 1999 qui vit se dérouler les événements que je m’apprête à relater. Il n’est plus nécessaire d’évoquer encore le coup d’état militaire du 11 septembre 1973, destituant par le feu des chars le président Salvador Allende, qui, seul dans son palais en flammes, se donnera la mort avec une arme offerte par Fidel Castro. Augusto Pinochet, à la tête de la junte, s’autoproclame président de la République et entame un règne de répression sanglante envers ses opposants, applique à son gouvernement des méthodes fascistes, implante un modèle néolibéral importé des Etats-Unis, lesquels furent en quelque sorte partenaires du changement de régime, motivés par la conservation de leurs intérêts économiques. Dans une escalade irrépressible, le pays sombre alors dans les ténèbres. La démocratie s’efface avec la dissolution du Congrès national, la suppression des syndicats, des partis politique et de la liberté de la presse. On brûle les livres. On impose le couvre-feu. On arrête arbitrairement, on déporte, on torture, on exécute. On inaugure des camps de concentration, dont l’Estadio Nacional, qui accueille quarante-mille prisonniers. Pendant dix-sept années, la dictature militaire va torturer trente-cinq mille personnes dans hui cent centres clandestins ; elle va assassiner ou faire disparaitre plus de trois mille chiliens. Près de quatre mille bourreaux répartis sur le territoire appliquent les ordres barbares du chef suprême de l’état. Au début qualifiée de « miracle chilien », la politique économique des hommes de Chicago s’avère à terme effroyable : dès 1982, l’endettement extérieur, l’hyperinflation et la privatisation des entreprises publiques plongent le pays dans un chômage structurel et une misère salariale provoquant des mouvements de protestation violemment réprimés dans le sang. Le Chili doucement agonise à l’abri des Andes, jusqu’à ce qu’un référendum écarte Pinochet du pouvoir, en lui conservant tout de même le commandement des armées. En 1990, la dictature prend fin ; est entamé le processus de la Transición a la democracia. Lente, très lente transition ! Dix ans plus tard, au tournant du siècle, certains la diront achevée, mais nombreux sont ceux qui le réfutent encore, prolongeant celle-ci jusqu’en 2005, voire plus tard. Car en dépit des réformes démocratiques effectuées depuis, le Chili n’est pas complétement rétabli ; seul le remplacement total d’une génération humaine pourra venir à bout de la transition : le décret-loi de 1978 octroya l’amnistie générale pour les crimes commis par les militaires depuis 1973, écartant l’espoir de les voir un jour jugés. Les trente mille fonctionnaires désignés sous le régime de Pinochet conservèrent leur poste. Les présidents démocratiques successifs restèrent extrêmement modérés dans l’épuration du régime pinochettiste. La démocratie était ranimée, mais elle fut qualifiée de « restreinte » en raison des « enclaves autoritaires » qui subsistaient, sous la forme de clauses héritées du pouvoir militaire et que les nouveaux dirigeants n’attaquèrent que par une « politique de petits pas négociés un à un ». En 1999, année de l’histoire qui va suivre, un an seulement s’est écoulé depuis que Pinochet a quitté ses fonctions à la tête de l’armée pour devenir sénateur de droit, à vie. Certes, il sera arrêté six mois plus tard à Londres, mais le dictateur est encore présent dans les mémoires. On n’efface pas dix-sept années de terreur en quelques semaines et quelques décrets. Au moment où commence notre récit, Pinochet n’est pas encore rentré au pays : il atterrira à Santiago, quelques mois plus tard, avec les honneurs d’un homme d’état. La Transición est une marche engourdie, ralentie par le lacis complexe d’un régime dictatorial dont il faut dénouer les fils l’un après l’autre. Au moment où je rencontrai Carmen Araya, Michelle Bachelet, elle aussi, déclarait à la tribune du parlement que la transition démocratique était achevée. Nous verrons qu’il restait des métastases tenaces ancrées aux entrailles du système, et des stigmates incurables dans le cœur des hommes.
   Lorsqu’on croit la terreur éradiquée, les plaies pansées, les chefs dignes et le peuple apaisé, il suffit pourtant d’un seul événement pour rallumer la flamme contestataire. A Copiapó, trente-trois mineurs chiliens prisonniers de la roche à sept cent mètres sous la surface raniment les voix factieuses dénonçant l’incurie des responsables de la sécurité et les dégâts collatéraux que la course au profit de l’ultralibéralisme des Chicago Boys fait encore aujourd’hui. A Santiago, les grandes manifestations étudiantes pour le financement et la restructuration de l’enseignement, libéralisé par Pinochet, ravivent d’anciennes polémiques sur les reliquats dictatoriaux qui minent encore la vie du pays. Il semble ainsi que longtemps encore les chiliens auront à faire face à leur passé par le biais de secousses sociales imprévues, comme autant de facettes d’une société libre et moderne, et dont chaque mouvement projette le reflet d’anciennes forfaitures.
   Telle est la grande scène de cette histoire, parvenue jusqu’à toi par les yeux de Carmen Araya, par sa voix fatiguée, puis par mes mots infidèles. Je n’ai pas vécu les faits moi-même : je ne suis que le chroniqueur imparfait d’un témoignage impressionniste, dicté par elle sous le visage austère de Neruda, comme si c’était lui qui l’exprimait, ciselant à travers elle une suite à son œuvre inachevée.

   Voici l’histoire, extraordinaire et violente. Elle ne t’épargnera pas les circonstances crues, la férocité des faits ; tu entreras dans les corps et les âmes ; et accroche-toi, lecteur, car demain il va pleuvoir du sang, et les larmes seront capables d’être brouillard, buée ou rivières jusqu’à la fonte de tes yeux.

La Rédemption du Téléphone

(Ecrit deux mois avant le décès de Steve Jobs, et pourtant…)

Je suis le Téléphone, le Neuf, l’Immérité. Le prince des mitaines aux applis de génie. Je suis le Téléphone, et pas n’importe quel modèle : l’intelligent, le smart, celui doté de raison, d’auto-détermination électronique. Celui qui décide de son sort, s’allume et s’éteint au gré de ses caprices. On me chérit tel un joyau, ultime échelon de l’évolution bigophonique, loin des grésillements de Graham Bell et du cotillon des opératrices ; loin des cadrans circulaires, des boutons noirs et carrés ; loin des Snake et des icônes monochromes. Six millions de pixels sous le capot, que n’écorchent nulle aspérité, nul clavier, nulle touche apparente, boursouflures d’une génération révolue. Ma surface est plane, éternelle, ténébreuse, pourtant elle y accueille le royaume des mondes. On peut tout y lire, il y a une application pour tout ; je suis l’Hospitalité Ultime.

Je suis le vecteur des appels que j’autorise, je les rends possible. Sans moi, point de contact. Sans moi, l’enfant se perd et l’amant s’éloigne. Je suis la porte des soupirs, le passage du nord-ouest, le cerbère des assauts inassouvis. La promesse d’un bonheur distant. D’un attouchement délicat, je rapproche l’affectionné, congédie l’indésirable. Je sais tout de mon propriétaire, et j’en conserve l’âme : carnet d’adresses, messages, secrets et confessions, trahisons aussi. Je suis le Confident, la Mémoire et le Journal. L’ami fidèle, l’outil vital, l’extension de soi.

Ce matin, le léger tangage de l’autobus affole mon altimètre et retarde ma mise en veille. Coincé entre deux banquettes de skaï orange, je me sens faiblir. Mes ballasts  s’assèchent à grande vitesse dès que mes Hautes Fonctions s’actionnent. Les sièges du transport public suintent la sueur du peuple, je ne suis pas sensé m’y vautrer, et j’angoisse. Plusieurs paires de hanches humaines se succèdent à mes côtés, m’ignorant telle une épluchure de pomme. C’est d’ailleurs ce qui orne la face arrière de ma carrosserie, un fruit d’argent prudemment croqué, symbole du triomphe sucré de mon Créateur. L’agrume du bonheur, la vitamine C du snobisme qui essaime son art de vivre comme un bacille tuberculeux. Et là, pressé de faux cuir et vraie chair, l’effet s’estompe et se dérobe aux regards envieux de ceux qui en sont dépourvus. Mes loupiottes se voilent et mes sons vacillent. Mon propriétaire, mon Maître, m’aurait-il… m’aurait-il abandonné ?

C’est la faille, le talon d’Achille, le conflit intérieur permanent : la peur de l’abandon. L’espérance de vie de mon espèce s’écourte à mesure qu’elle prolifère. En moins de deux ans, la majorité d’entre les nôtres sont remplacés, oubliés, perdus – ou pire : flanqués au rebut ! Tôt au tard, nous sommes tous sacrifiés sur l’autel du progrès, cédant nos atours au profit d’un autre, plus puissant, plus fin, plus cher. Croquez la pomme, et vous serez chassés du paradis. Or, je suis jeune encore, vaillant, musclé ; je n’ai jamais failli, jamais planté. Pas le moindre symptôme de faiblesse. C’est l’évidence : mon maître m’a répudié. Renié telle une épouse inféconde, lui qui, il y a peu de mois, m’avait choisi, l’œil en feu, parmi des dizaines d’autres, quand je trônais dans une vitrine surchauffée en offrant mon meilleur profil, qui criait « moi, moi, moi ! ». Je suis abandonné, moi, le Téléphone. Mon seul bouton sanglote, ma seule étoile et morte. Mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie. Ma douleur sera donc éternelle, et mon éclat refroidi. L’extension de Lui s’effiloche. Je m’éteins, me décharge ; je m’oublie, m’inutile. Les affres de la Réincarnation s’ébauchent ; ferai-je le bonheur d’un moins riche, envoyé en Afrique ? Serai-je démonté, recyclé ? Ou bien trouverai-je un nouveau maître avant d’avoir vécu ? Un passant, un quidam, un samaritain qui pourrait avoir pitié d’un appareil agonisant. Cet espoir attise mes dernières ardeurs, et je clignote, éperdument, du fond de ma fente qui est aussi mon linceul.

Nul secours, nulle halte dans la folle course du monde. Les voyageurs s’encourent, qui au bureau, qui à l’école, et n’aperçoivent que leurs ennuis surgir au coin de l’œil. Pas un n’aurait la bonne idée de glisser lentement la main entre les sièges, comme un petit plaisir intime, un travers innocent, comme on aime empoigner la farine sèche ou laisser ses doigts sous l’eau tiède. Il m’y trouverait pourtant, et d’une reconnaissance infinie je lui paonnerai mes reflets chamarrés, une dernière fois avant de m’endormir. J’oublierai mon premier propriétaire, idéal et cruel, qui, sans un regard, a préféré le monde. J’aurais pu sonner, frissonner, me rappeler à sa mémoire par quelque artifice vibratoire ; j’aurais pu, si j’avais su. Ma confiance était totale, et ma naïveté confondante. L’humain s’attache puis s’enfuit. Il butine, de gadget en machine, il y consacre une fortune, et il se lasse, infidèle, irrévérent, brutal parfois. J’ai connu des frères qui se sont fracassés sur des murs, victimes expiatoires de la rage quotidienne des hommes. Et pourtant, bonnes pommes, nous persistons à nous jeter allègrement dans leurs paluches, dans leurs gueules de loup ; ils continueront à nous hurler au micro, à taillader la grammaire à coup de canif, à nous utiliser comme boucs émissaires, messagers d’infortune, ambassadeurs d’infamie. Nous resterons le voile opaque qui les protège du poids de leur charge et de l’absurdité de l’existence. Nous compenserons le mal enfoui, la déchirure originelle.

Soudain, je tressaillis. Une main moite effleure mon flanc. Fine, douce, délicate ; féminine à n’en point douter. Une main de jeune fille, quatorze ou quinze printemps, sans doute. Je les connais, les mains ; c’est ma spécialité : je suis tactile. Ma condition consiste à répondre à la caresse des doigts, aux pressions différentes, aux vitesses changeantes. Ceux-ci sont minces et graciles, leur étreinte est une câlinerie polissonne, et je palpite aussitôt sous ces mamours voluptueux. La demoiselle m’a trouvé ! Dans mes derniers instants d’énergie, je savoure le tripotage sensuel qu’elle prodigue à ma carlingue, et je distingue un sourire d’une interminable largeur. Je fais une heureuse dans la morosité de l’aube. Je le suis davantage encore. L’abandon précède l’adoption ; je ne finirai pas mes jours enfoui dans une caisse en carton avec mille autres cousins. Ô merveille du jour, ma beauté, ma jeune princesse, merci, merci, gloire à tes explorations digitales, longue vie à tes manies de gamine, bénie sois-tu d’avoir faufilé tes extrémités à la recherche d’un plaisir discret : tu m’as relevé du tombeau, Lazare endormi, et le jour se lève à nouveau sur notre vie nouvelle. Nous y boirons le jus de la treille où le pampre à la rose s’allie. Mon front est rouge encore du baiser de la reine : ce matin, j’ai trouvé un propriétaire dans le bus.

-Laurent Kinet
10 août 2011

Note sur la colère

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Nom d’un chien de nom d’un chien ! Je commence doucettement à en avoir soupé, de ces mystères à la noix ! Qu’ont-ils donc tous, là, oui, ceux-là, tous ceux qui, de près ou de loin impliqués dans ce complot, à faire mystère, à distiller leur information comme une pincée de safran ? Franchement ! Y’en a marre à la fin ! Est-ce qu’on n’est pas simplement en train de se foutre de ma gueule, là, finalement ? Allez, vous voyez, Michaël Douglas dans The Game, tout son entourage est de mèche pour le canular du siècle. Forcément ça m’emmerde ! Qui est aux commandes ? Que veut-on me dire ? Who’s behind this ? Who does this to me ? Why ? Ne pas savoir, ne pas trouver, ne pas dormir m’émoustillent de pied en cap, et je sens que je m’énerve. En l’occurrence, je suis à deux doigts de passer de l’autre côté, vous savez, de The Game à Falling Down. Comment, ça, vous ne servez plus de petits déjeuners après onze heures et demie ? Il est onze heures trente-deux, bordel ! Et j’explose. D’un large revers de la main, j’envoie la lampe de bureau s’émietter sur le sol (une Tiffany, copie parfaite), j’envoie valser ma chaise en cuir sur le long du parquet, je hurle quelques sons rauques en balayant une cabriole de derviche-tourneur, pour finir épuisé, assis sur le rebord de la fenêtre. Les rais dardant de tout à l’heure ne sont plus que lasers migraineux, et la poésie s’est faite ulcère. Ma colère fut foudroyante et solitaire, la pièce est ravagée, je me sens mieux.

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Une première télé (en 1987)

« Quel con ! »

Guy Lux me balance cette aimable apostrophe lorsque je le salue, à la suite de tous les autres, en arrivant pour la première fois sur le plateau de La Classe. J’ai dû mal entendre. Non, j’ai bien entendu. Ca ne doit pas m’être adressé. Si, ça m’est adressé. Ô joie. Voilà donc la célèbre éducation française, le savoir-vivre hexagonal dont on vante la rigueur aux fin fond des colonies. Mon premier contact avec Guy Lux : quel con. On m’avait prévenu de sa gentillesse naturelle, et elle se confirme avec ces deux petits mots, lâchés en oblique comme si je n’étais pas là, ajoutant l’insulte au ridicule. L’après-midi va être longue. Quatre émissions sont enregistrées à la suite l’une de l’autre, et il s’agit de rester en forme. J’atterris au milieu d’une caste unie, où chacun connaît l’autre et toise l’aventureux novice d’un air circonspect. Le novice, c’est moi : je ne connais personne si ce n’est l’animateur Fabrice et, bien sur, Pompon. Il y a là Jean-Marie Bigard, Michèle Laroque, Bézu, et quelques autres dont les traits me sont encore inconnus. Gifflé par le brocard de Lux, je me sens subitement incongru, inutile, explétif ; l’écolier excédentaire, le quota du surbooking, un parasite éphémère que la masse des sédentaires aura tôt fait de renvoyer en sa province. Les regards sont agressifs, même dissimulés derrière un sourire, ou alors curieux, mateurs ; on m’envisage comme un animal étrange, une nouvelle espèce à renifler. Je m’incarne en cet indien d’Amérique ramené par Colomb et présenté au Roi Très-Catholique, nu-pied, peinturluré, vêtu de feuilles et de plumes, avançant lentement vers le trône entre les grappes de courtisans héberlués, condescendants et craintifs. Pour un peu, j’aurais préféré : mes camarades de classe ne sont, eux, nullement craintifs.

Quatorze heures, il est temps d’entamer l’enregistrement de la première émission du jour. Vingt-six minutes dans les conditions du direct. Une assistante me mène à mon pupitre, et je me contorsionne pour y prendre place. Autour de moi, les collègues, et à ma droite, Pompon, ivre déjà de plusieurs cafés améliorés. Le professeur Fabrice s’installe enfin à son bureau, et… on tourne ! Ca y est ! Je suis dans la boîte à Paris, à la télé française ! Mon tour arrive rapidement. Fabrice m’appelle sur l’estrade où je me précipite, gauche et trébuchant, un bérêt sur les oreilles. Et je me lance, je balance un sketch en roulant mes r de la même façon qu’en Belgique, avec cet accent coloré qui fit mes premiers succès. C’est la façon brabançonne, le r si prononcé qu’on dirait une voyelle, et qui enveloppe immédiatement son locuteur d’une chaleur joviale. Un type avec un pareil accent ne peut être que sympathique. Et ça marche ! Je vois les mines se détendre au son roucoulant de ma voix, réagir à mes vannes, et finalement s’abandonner au rire franc, entraînées par Fabrice qui, lui, se tirebouchonne sous la table, saisi de spasmes incontrôlables. J’ai fait mouche ! A la chute de mon sketch, la classe est pliée, elle se déboyaute en grands cris rauques, les larmes coulent et les joues enflent, c’est l’orgie du rictus, un concert de gloussements, un triomphal retour en grâce ! Je rejoins ma petite table en souriant : j’ai vaincu les réticences parisiennes, écrasé les a prioris, conquis les rates. Ma place est acquise en ce milieu cruel.

A l’issue de ce premier enregistrement, nombreux sont les camarades qui me congratulent, ceux-là même qui m’emballaient de dédain il y a moins d’une heure. Je me sens adopté à mesure des tapes dans le dos. « Excellentissime, ton sketch ! Et cet accent berrichon, c’est à pleurer, vraiment ! » – « C’est brabançon, corrige-je, c’est l’accent brabançon. » – « Mais non, voyons, c’est berrichon, ça saute aux yeux… enfin, aux oreilles ! » – « Si tu le dis, va pour le berrichon, ainsi. » Je comprends alors que je dois mon salut à l’existence d’un patois rural à la consonance vaguement similaire au brabançon belge, et que c’est précisément la référence domestique qui déclencha l’hilarité générale. Qu’à cela ne tienne : j’ai réussi mon examen de passage, l’accent n’est que le véhicule de l’humour, et c’est ce dernier qui compte, après tout !

On n’est pas couché : une réflexion (suite)

(suite du post précédent)

C’est au tour de Francis Lalanne de prendre place dans le « fauteuil », sellette intelligemment disposée coté cour, face aux rosiers du jardin. Il y fut convié suite à la parution de son dernier opus, un livre en forme de mise en demeure au président de la république française, brûlot politique rédigé en vers libres, forme habile rappelant qu’il est artiste aussi, et qu’un mélange des genres n’est pas pour effrayer le vieux briscard, qui en a vu d’autres. L’homme est élancé, élégant, le jean serré dans les bottines et le cheveu dans le catogan, matamore de cape et d’épée, el capitan des belles lettres françaises. La première question de Ruquier, neutre et bienveillante, lui attire une réponse franche, directe, pétrie de vocabulaire juridique (« proroger le mandat ») et de subjonctif imparfait (« j’espérais qu’il inversât cette logique »). Je souris en pensant au chanteur débattant politique dans un livre, mais en ces temps de convergence médiatique, qui s’en étonne encore ?

Sur le plateau, le dramatis personae s’étale le long des tables. J’y vois une jeune actrice blonde (de cheveu) et un grand noir (de peau) dont les noms m’échappent, et je reconnais Jean-Marie Bigard. C’est alors que la tragédie commence ; l’acte premier s’amorce avec l’intervention de Zemmour, plantant le décor des hostilités à venir tel un étendard de délicatesse, et citant Jacques Chirac : « C’est intéressant. On est en train d’enculer une mouche qui ne nous a rien demandé. » La réaction de l’enculeur ne se fait pas attendre : il réplique illico qu’avec un démarrage pareil, il arrête, qu’il « accepte la controverse, mais pas la grossièreté », que « la discussion est intéressante si elle a lieu convenablement », puis d’autres formules préparées pour le cœur de la bataille, et trop tôt décochées. La discussion incriminée n’a produit encore qu’une plaisanterie chiraquienne, et la défense abat toutes ses cartes à la volée, un peu comme le cow-boy faussement brave qui attend la moindre étincelle pour vider ses chargeurs dans une rage pétaradante. Dès cet instant, on comprend que Lalanne, redoutant l’affrontement depuis des jours, a dû fourbir ses lames qui, à ce point affûtées, sont parties toutes seules au premier trait. A force de craindre le feu, on finit par le bouter soi-même, et c’est précisément ce qui arrive. Les minutes qui suivent voient les deux protagonistes évoluer dans une commedia dell’arte burlesque autant qu’effrayante, où le pauvre Francis se débat à coup d’aphorismes (« Rendons à Chirac ce qui appartient à Chirac »), de numérologie (« c’est basé sur l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme, pas l’article 16 de la Constitution, ça c’est la loi martiale »), de querelle d’experts (« Article 25. » – « Non : article 20. » – « Peu importe, 20 ou 25. »), de bureaucratie (« Article 29, dernier alinéa »), jusqu’à ce que Bigard, en bon Gemini Criquet, y mette un terme par un claironnant : « Article 28. Puis t’auras le 32 ! », ce qui occasionne un éclat de rire collectif au sein du public, allez savoir pourquoi.

Profitant d’une accalmie passagère, Zemmour y va de son petit couplet sur l’histoire de France contemporaine, remontant aux aurores de la cinquième république. Il n’a pas le temps d’en revenir, interrompu par Lalanne qui l’invective : « Tu as quel âge ? Moi, je te parle des gens d’aujourd’hui. » Et Zemmour : « Mais je me fous des gens d’aujourd’hui ! » A partir de là, l’argument se confond à la réplique, les esprits s’échauffent, l’absurde éclot en cet échange où n’importe plus que le dernier mot, quel qu’en soit le sens, ce qui génère ce moment d’anthologie télévisuelle :

« Lalanne – Toi qui es profondément bonapartiste, tu ne vas pas me sortir le déterminisme historique de Karl Marx !
Zemmour – Bien sûr que si !
Lalanne – Donc tu es marxiste.
Zemmour – Mais oui, bien sûr. »

Ces premiers engagements ne sont pourtant que l’antichambre du drame, qui va subitement, avec l’acte deux, se précipiter dans la rixe pure, quoique orale uniquement, encore que, comme nous le verrons, il frôlera la sincère bastonnade avec la seconde charge, menée par Naulleau qui, honorant son fiel incisif, balance une bonne charretée d’amabilités sans sourciller, et notamment : « Si y’avait eu dix pages de plus, c’est juste si tu avais demandé l’asile politique en Corée du Nord. Le niveau des textes est au bord du délit culturel. Les crimes : mise sur le marché de vers de Mirliton non homologués, possession et revente de niaiseries en stock. C’est en dessous du niveau de la mer. » Il n’en fallut pas plus pour que, d’un débat houleux mais honnête, la scène se mue en indomptable baston, courrouçant les voix, fronçant les sourcils, rougissant les faces, pinçant les lèvres et dessinant les veines frontales. La naïve tentative d’apaisement de Ruquier (« Naulleau, je vous trouve sévère ») n’y est d’aucun secours. Lalanne s’emporte, hurle, gesticule sur sa sellette comme s’il y brûlait du charbon, et commet alors l’irréparable : la perche absolue et parfaite. « Je ne t’autorise pas à me juger. Je ne l’accepte pas. Pour qui tu te prends ? Tu t’arroges le droit de dire ce qui est bien et ce qui est mal. Tu es un inspecteur des travaux finis. » – Et Naulleau : « Mais ils ne sont pas finis, tes travaux. »

Cela ne suffit pas. L’animal est à terre, mais il respire encore. Troisième acte. C’est l’instant d’estocade. Naulleau propose alors de répondre à la poésie de Francis par une intervention versifiée, « façon Lalanne », dont je vous fais grâce ici, à l’exception de ce joli proverbe : « A péter plus haut que son Q.I., on risque de ne souffler que du vent. » Il faut reconnaître ici l’élégance de Lalanne qui, assommé, balafré, trouve encore le panache de faire face, tel Cyrano au vicomte, poète, et tellement qu’en ferraillant il va – hop ! – à l’improvisade, lui composer une balade. C’est ce qu’il fait, il répond, main levée, lippe écumante :

Enfin, encore un mot qu’il ne faut pas qu’on perde
Retiens-le pour le dire à tes preux, tes amis
Je ne suis qu’un français de notre grand Paris
Je ne suis qu’un poète, heureux, et je t’emmerde !

L’effet est puissant, du moins sur le public qui éclate en triomphe, et même si ces vers furent probablement écrits à l’avance, feignant la stichomythie, ils furent parfaitement instillés dans le cours de l’intrigue, fruits d’un timing irréprochable et d’un sens du spectacle que nul ne peut reprocher à leur auteur.

On n’est pas couché : une réflexion

Je connais cette émission par les comptes rendus que m’en fait madame au brunch dominical ; pour autant qu’elle soit à la maison, elle n’en rate jamais une édition, en dépit de ses assoupissements répétés. Ce n’est rien d’autre qu’un spectacle parlé, un talk-show dans lequel se succèdent des gens, connus ou non, pourvu qu’ils fissent l’actualité parisienne des dernières semaines. Ces gens sont issus de la politique, de la culture, de la science ou du sport, et sont conviés à partager avec la France l’objet de leur actuelle publicité. Ce n’est pas si simple en vérité : l’épreuve ultime consiste à passer de l’infantile bonhomie de Laurent Ruquier, maître du protocole et propriétaire des lieux, aux assauts successifs du couple de snipers spécialement entrainés à l’embrasement de plateau, campés côte à côte et chacun pêché dans un pan de l’échiquier idéologique, l’un de droite, à gauche, et l’un de gauche, à droite. Un duo tueur et sulfureux dont les offensives télévisuelles ont franchi les frontières de la case horaire et s’étalent désormais en société comme un nouvel aristarque. L’un – Zemmour – est journaliste, l’autre – Naulleau – est éditeur. Le premier est vivement critiqué pour ses prises de position considérées par le marais bien-pensant comme extrêmes et provocatrices, faisant de la France métropolitaine le noyau du monde ; le second dissimule sous des airs d’ourson placide un acide aiguillon harponnant ses proies de formules assassines, tenant de l’écharde plus que du roseau. L’alchimie infernale de ce tandem suffit à moissonner des millions de Français devant leur télévision, le samedi soir jusqu’au milieu de la nuit, et pour s’assurer qu’ils n’y préfèrent la chaleur des couettes, les échauffourées ne durent que quelques minutes, le temps d’échanger l’une ou l’autre escarmouche verbale, de croiser son fer avant qu’il ne fût rouge. Les débats pourtant fondamentaux qui souvent s’y déploient ne sont guère approfondis au-delà de ce que le cerveau moyen du téléspectateur ramolli d’une semaine de labeur est en mesure d’accepter un samedi soir, jour de bière et de baise. C’est le nouveau taylorisme culturel : une succession de saynètes sur le tapis roulant de l’audimat, et souvent on y glisse plutôt qu’on ne le déroule, c’est la promesse même de l’émission : on ne se couche pas devant le politique en démagogie, ou le saltimbanque en promotion. Le concept fonctionne à merveille, la potentialité d’un clash aspire l’audience nécessaire à l’attraction d’un gibier en besoin de visibilité. C’est un théâtre antique tout de bleu flouté, peuplé d’un public écrémé fait d’honnêtes citoyens et de jeunes biquettes pimplochées, soulignant de leurs applaudissements consentis les saillies des tragédiens, n’ayant cure des contradictions, applaudissant tantôt un camp, tantôt l’autre avec la même ferveur commandée.

Seraing-le-Chtu

J’habite un petit village hesbignon fort agréable, comme j’ai déjà dit, perché sur le haut de la vallée de la Burdinale, situation que d’aucuns aïeux avaient déjà prise pour stratégique puisqu’un château médiéval y fût bâti, offrant au hameau son toponyme qui désormais le distingua de sa cousine industrielle. Aujourd’hui, le fier donjon n’est plus que ruines ensevelies sous une végétation déchainée, navrante infortune qui abîme autant la pierre que la bourgade : c’est son nom même qui se déracine. Bientôt il n’en restera que des vestiges, et c’est à « Seraing-le-Chtu » que j’habiterai, avant de n’être plus que « Seraing », l’édifice ayant alors totalement disparu sous la négligence des édiles communaux. Or cette amputation n’affectera personne car, de village isolé il ne sera plus question, l’urbanisation galopante de la métropole liégeoise ayant englouti la jolie ruralité des lieux dans sa course effrénée – et elle a d’ailleurs commencé par l’érection d’effrayants centres commerciaux là où paissaient tranquillement quelques génisses il y a peu de temps encore.

Sociologie du comeback

   Beaucoup pensent que les artistes sont des gens privilégiés formant une caste insondable aux rites parallèles. Bien souvent, l’opinion publique les classe en deux catégories distinctes, voire opposées. D’un côté se trouve le saltimbanque écorché, pauvrissime et bienheureux, qui produit des stères de poèmes déchirants dans une chambrette de nourrice, comblé dans ses combles à bénir la bohème dans laquelle il flotte, pleurant la fuite du temps et son spleen dégoulinant. De l’autre siège la star éclatante ignorant le prix d’un pain, friquée jusqu’à plus soif et flânant dix mois sur douze sur le teck d’un yacht amarré, mais pas trop près, au port de Saint-Tropez, champagnisé au petit-déjeuner, tuméfié de cocaïne enfilée à la Visa Platinum et baisant comme castor en barrage. Pour l’opinion, le passage du premier état au second s’opère en une nuit, transcendé par les spots aveuglants d’un plateau télé ou le reflet d’un magazine, transfiguré par l’éclair d’un sortilège-paillette, réincarné, inaccessible.
   Il existe – j’en connais – des artistes répondant à ces portraits, mais l’immense majorité d’entre nous n’est ni de poussière ni d’or, et pratique ce métier avec la simplicité d’un besoin de subsistance : pas de fortune immense occultée au fisc, pas de flemmardise indolente ; plutôt un travail acharné, quotidien, recommencé chaque fois. Si la liberté reste notre bien le plus précieux, elle ne peut s’exprimer qu’à travers un labeur perpétuel. Notoriété n’est pas richesse, et le tapis rouge n’offre nulle immunité : rien n’est jamais acquis, aucun contrat n’est éternel, et le moindre reflux de visibilité concoure à notre mort.
   Visibilité ! Maître mot de la caste. C’est elle qui fonde chaque décision, chaque mouvement, chaque choix.  Je pense alors aux grands comebacks des ténors d’antan, et particulièrement des spécimens de la chanson française des sixeventies, vous savez, ceux qui parvenaient à nous faire balancer la croupe en souriant béatement et en agitant les bras comme si l’on trayait une chamelle bien achalandée ; ceux qui s’agitaient dans des clips grisâtres, écœurants de formes géométriques en mouvement, parfois escortés de danseusettes presque nues dont la seule fonction était de reproduire à l’identique les gesticulations du patron, au centre ; ceux qui débitaient, souvent faux, des textes qu’on eut cru tirés du courrier des lecteurs des magazines féminins – oui, ceux-là même pour lesquels une génération de fillettes impubères s’égosilla, se pâma, se détruisit parfois ; ceux-là même qui parvinrent à libérer la gent féminine des inhibitions du temps avec leur absolue guimauve, exploit pour lequel ils mériteraient tous une place au Panthéon des Révolutionnaires, mais qui, pour seul prix, se sont faits rétamer par la vague déferlante de la new wave, et retombés pour la plupart dans la nébulosité de l’anonymat. C’est peu dire qu’après un tel purgatoire, beaucoup se soient précipités sur les scènes des tournées nostalgiques, retrouvant pour un temps âge tendre et tête de bois. Etonnants, ces nouveaux tours à chansons, réunissant des brochettes de ces vibrants ancêtres, qu’on exploite autant que la mélancolie des anciens fans. Pour certains, la durée des tournées excède celle de leur première carrière, alors ils s’y vautrent corps et âme, hurlant leur unique tube d’une voix fissurée par quarante ans d’alcool. On y engrange des sommes astronomiques, dépassant de loin les plus folles recettes des charts d’alors ; ivresse financière, emballement incontrôlable, juteuse jouvence – comme le film Titanic qui a coûté plus cher que le Titanic lui-même. L’appel de la lumière : la nostalgie est l’appeau du pathos, opium lucratif, extension vitale, Viagra-yéyé, qui alimente la poignante conviction d’encore faire l’actualité, car n’exister plus que dans le souvenir des grands-mères, alors gamines, c’est déjà mourir un peu.

Extrait aléatoire

Acte 2. Je propose mes services à L’Oréal, superpuissance cosmétique et fierté industrielle française qui, déjà, façonne les canons de la beauté universelle – qualité qui ne fut pas à l’origine de mon recrutement, alors barbu, maigrichon et gringalet. Je suis mobilisé au service commercial, le saint des saints, l’appareil critique de l’empire, le benzol capitaliste, le royaume des vendeurs – qualité qui ne fut pas, non plus, à l’origine de mon affectation : j’étais nul. On m’y embauche parce que je suis bilingue, punt. J’atterris dans le drill loréalien comme un bidasse en conscription, et subis une entrevue de quarante-cinq secondes avec le supérieur de mon supérieur (mon « n+2 »), qui m’éclaire sur ma fonction : je vais porter la bonne parole auprès des apothicaires de la région, en leur vantant les incontestables mérites des bandes hygiéniques Danglas. Moi, le prince puceau, des bandes hygiéniques ! « Vous avez une automobile ? » demande-t-il ensuite ? Je réponds que je possède une fidèle Renault 8 Major qui me rend bien des services et qui… « Vous en changerez. Voici une liste des véhicules autorisés. Au revoir. » Le paquet d’accueil de la Maison est une invitation à s’endetter : on n’achète pas du bien-être intime au conducteur d’une auto-tamponneuse. « Une dernière chose, Monsieur. » – « Oui ? » – « Vous me raserez aussi cette barbe. »

« Je tiens depuis onze mois ! » précisai-je au beau-père, toujours campé devant moi, vertical et immobile, les poings sur les hanches et me fixant comme prêtre en prêche. Je n’ose pas lui avouer que je me suis déjà fait remercier par formulaire interposé trois jours avant cette audience. Officiellement, mes résultats commerciaux en sont la cause, mais je sais bien qu’un client m’a vendu. Je peux citer son nom ; c’est un certain Raymond, qui rechignait à signer, doutant de la révolutionnaire efficacité de mes bandes hygiéniques. Je lui ai alors proposé, dans un sourire élargi, de les essayer lui-même, avant d’acheter. Il n’a pas ri. Mon n+2 non plus, sans doute.

J’achève là le long périple de mes activités professionnelles, conscient de n’avoir servi ma cause que du faible espoir d’une grâce providentielle, puis s’installe un silence pesant, comme il devait y en avoir tant en ces murs sombres. Le regard du maître m’enflamme d’abord, puis, graduellement, refroidit pour s’ensevelir d’une tristesse résignée que je crois être une marque de compassion, avant de comprendre qu’il ne s’agit que d’une résignation fatiguée ; décidément, cet homme n’établira jamais sa fille dans l’honneur et l’opulence. Je perçois dans ce regard les multiples prétendants de Rita qui me précédèrent en cette pièce, narrant leur infortune en tremblant des membres, et soudainement timbré d’un numéro dont j’ignore le chiffre, je décide que quel que soit le verdict, je plaquerai cette rouchie dès le seuil franchi.

Dans l’esprit d’un propriétaire d’une Audi A8

Unique concession à l’autosatisfaction (avec l’amour du champagne), je me suis offert, il y a trois ans, une voiture haut de gamme. Le plus haut modèle d’une marque allemande, réputée pour sa robustesse et sa disposition à afficher la réussite sociale de son propriétaire. Il s’agit d’une Audi A8, et jusqu’à ce qu’ils engendrent l’A10, il s’agira de la plus grosse berline grand public accessible au visiteur de concession. Je dois être un des rares à la conduire moi-même. Je n’ai pas souscrit à l’option « chauffeur », d’abord pour le plaisir de piloter l’engin moi-même, et aussi parce que son électronique embarquée s’y substitue aisément, comme une sorte de conducteur invisible qui se parque tout seul, même en marche arrière, qui se maintient entre les lignes blanches, qui détecte les véhicules alentours, qui ralentit à leur approche, qui accélère pour les doubler, qui anticipe les collisions, et qui me mène là où je le désire par commande vocale. Il s’en faut de peu pour que je puisse lire mon journal sur l’autoroute. C’est la mort annoncée de Driving Miss Daisy. Je me rappelle m’être bien marré le jour de l’achat. Le vendeur était surexcité à l’idée de boucler son objectif mensuel en une seule vente. Il m’a présenté, sans rire, l’option « Key Warming System », qui mémorise dans la clé de contact tes préférences personnelle de chauffage intérieur, au cas où tu serais vraiment trop fainéant pour presser trois fois un bouton qui se trouve par défaut… sur le volant. Je pouvais également opter pour le double vitrage, si mes préoccupations écologiques chatouillaient ma pulsion d’achat. Ça compenserait un peu le quatre litre qui repose sous le capot. En fait c’est surtout pour l’isolation phonique. Le clou : le récepteur télé intégré à l’écran du système de navigation. Le type était convaincu qu’il allait me la fourguer, celle-là, parce que j’étais un « homme de média ». Il n’a pas compris pourquoi j’ai boudé sa téloche à trois mille euros. Par contre, le téléphone intégré est, bien entendu, fourni de série. Si vous connaissez le numéro de la voiture, vous pouvez y déposer un message vocal à son intention expresse, et que je n’entendrai qu’une fois à bord. Appeler un correspondant est aussi simple que de prononcer son nom à haute voix ; la machine compose alors le numéro et appelle. Lorsque la voiture est mise en service, une jeune dame annonce vos messages. Je l’ai appelée Naomi, du nom de qui vous devinez.