Transferts Sud-Nord #1 : le blaireau

Fiers citoyens de Koekelare et de Flandre Occidentale, une fois n’est pas coutume, mais l’incessant débat communautaire qui empoisonne notre si belle relation commence doucettement à m’échauffer les oreilles, et particulièrement l’épineuse question des “transferts nord-sud”, expression toute humanitaire qui pourrait amener à croire que la Belgique est un état-continent, telle la Sainte Russie ou le grand-nord canadien. C’est cependant dans un contexte un peu moins philanthrope que ces transferts sont régulièrement amenés sur le tapis par vos élus. Mais moi, qu’y puis-je ? Personnellement, je n’étais pas encore de ce monde lorsqu’en 1962, les lois Gilsons fixèrent à même le sol la frontière linguistique, et je défie quiconque d’accuser mon paternel d’y avoir contribué ne fut-ce que du bout des lèvres.

Mais soit ! Il nous faut assumer les décisions de nos ainés, et les transferts nord-sud sont désormais placés au sommet de la liste de nos points de dispute. Alors bon, s’il est encore possible de parlementer un tantinet dans ce pays qui fit de la négociation ce que le cigare est à Cuba et Susan Boyle à l’Angleterre, je me propose, chers amis du nord, de vous renvoyer l’ascenceur en vous offrant quelques transferts sud-nord de bon aloi, si tant est qu’ils vous agréent, en compensation de la fameuse bagnole que vous offririez annuellement à tout ménage francophone, pourvu qu’il n’ait pas eu le culot de s’installer en périphérie bruxelloise.

Or donc, au fur de cette modeste chronique, je dresserai la liste de ce que nous serions disposés à transférer, comme ça, sans condition, vers le platteland. Et pour bien commencer, j’ai l’honneur et l’avantage d’annoncer que nous sommes favorables au transfert du blaireau le plus célèbre de Wallonie. Je vous vois venir, camarades ; et pourtant je parle bien d’un blaireau. Un vrai, un mustélidé, nocturne et omnivore, flanqué des traînées de peinture noire sur le pif, trappu, court sur pattes et bien flairant, un blaireau de race pure à l’odeur infecte, et qui eut la curieuse idée, si l’on en croit les colonnes régionales de notre petite presse locale, de pénétrer au coeur de la centrale électrique de Tihange.

Exprès, sans doute. L’écologiste plantigrade s’est faufilé, discrètement, par une arrivée d’eau de Meuse, en plein milieu du deuxième réacteur, et il s’est installé là, tranquillement, offrant sa vie de blaireau à la cause de l’énergie verte, sacrifiant sa pauvre existence sur l’autel d’un monde meilleur, un monde où il y aurait, au pire, une centrale et un blaireau en moins.

La Meuse du 10 mai 2010

Pendant deux jours, une équipe de professionnels s’affaire à la capture de l’animal. Une escouade de sapeurs équipés de masques à gaz et de primes de risque, un plongeur palmipède et un vétérinaire sans descendance, tous focalisés sur le même objectif : s’emparer d’un blaireau, placide et têtu, qui, décidément, ne bougera pas d’un centimètre.

Voyez-vous, chers camarades du nord, c’est qu’en Wallonie, on déploie les grands moyens pour assurer la sécurité de nos concitoyens. Un escadron d’infanterie surentraîné aux techniques de combat en conditions hostiles pour dégommer un gros rat. Dégommer ? Ah non, camarades. La centrale ne risque rien, aucun risque qu’une faille de sécurité nous projette sous les bancs scolaires et nous fasse acquérir des hectolitres de Spa Barrissart : il s’agit en fait de ne pas blesser la bête.

Car en Belgique, le blaireau est une espèce protégée. Compte tenu de la densité du tissu autoroutier et de la raréfaction progressive de l’espèce, notre pays est le seul au monde où sont construits des centaines de “tunnels à blaireaux” (en français dans le texte), leur permettant de se déplacer sans risquer de se faire aplatir par un trente tonnes polonais en transit vers le Pas de Calais. Dorloté de tant de sollicitudes, le blaireau belge est ainsi le mieux protégé du monde. S’il ne doit être radié de la carte des espèces, il ne sera pas non plus irradié par nos installations nucléaires. Notre spécimen a survécu, héros parmi les blaireaux, et c’est avec plaisir et bienveillance que nous en envisageons le transfert au nord.

C’est ainsi. Le blaireau est une espèce protégée. Et en Wallonie, plus qu’ailleurs.

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