Un passage télévisuel

Le moniteur s’éveille sur la photographie d’une famille ordinaire se partageant un vaste divan, chacun des membres contemplant, en prière, une télévision aux dimensions disproportionnées. Les visages sont enflammés par le chatoiement de l’image qui en émane, comme une éclatante radiation ; l’hypnose est tangible ; le lien entre l’homme et la machine est visuel et lumineux. Soudain, une voix-off. « A l’âge de quatre-vingt ans, un être humain occidental aura passé 20 années de sa vie devant la télévision. »

Le sujet est posé, limpide. Le petit documentaire que je m’apprête à subir va dépeindre les transformations sociales amenées par « le poste », les néfastes effets des images animées au contenu vide sur les cerveaux de nos adolescents, les générations d’obèses abrutis, les dangers tacites de la télé-réalité, la redoutable efficacité des tunnels publicitaires et la blondeur des speakerines. Ah non, ça n’existe plus, les speakerines. Elles ont toutes été recyclées à la météo ou aux alcooliques anonymes.

Je m’attends à pareils discours sermonneurs, laisse échapper un soupir convenu avant de replonger dans mon divin cigare. L’autre, au fond de son cuir vachette, me fixe, impassible. Il doit deviner mon appréhension et se réjouir de ma méprise. En effet, je me trompais. Au contraire d’un anathème passionnel, le document se révèle le meilleur plaidoyer que peuvent espérer les professionnels de la télévision. Il rappelle, à qui l’ignore encore, que la télé, loin de constituer un luxe dispensable, reste, au sein des ménages les plus modestes, voire carrément miséreux, l’objet le plus chéri, le plus récent et le plus investi. Il est celui dont, dénué de tout, on ne se privera pas ; il résiste à la pauvreté, à la faim, aux saisies, à l’ennui, au malheur, aux successions ; il se dédouble avec l’éclatement des familles.

La voix-off explique que la télévision s’est progressivement substituée à la table d’autrefois, autour de laquelle se réunit la famille, qui s’y retrouve, s’y soude, s’y réalise par l’échange et la parole. Ce n’est plus autour de la tablée, mais face à la télé que désormais se fédère le clan. Le centre de gravité des regards s’est déplacé ; il ne réunit plus la maisonnée : il fuit par la lucarne cathodique.

Je synthétise ces premières minutes en mon for intérieur : « Tout ce verbiage pour confirmer ce que l’on sait déjà. Et alors ? »

La suite du film aborde une seconde théorie, dite des « patates de canapé », ou couch potatoes, en bon angliche. Pour l’occasion, la famille envoutée s’efface au profit d’une succession de témoignages de spécimens aléatoires (assure-t-on), échantillon représentatif des victimes de cet opium postmoderne.  Prototypes cachetés du sacrifice, ils attestent, à tour de rôle, leur inconsciente résignation face au pouvoir sédatif du téléviseur. Ils y déclarent leur nonchalance et leur soumission à son endroit. Ils y verbalisent leur passivité, leur conscience aspirée, avalée, leur « regard hébété devant quelque chose qui bouge ». L’addition de ces aveux consentants finit par dessiner les traits du propos. La thèse, progressivement, s’incarne sans se dire, comme pour ne pas se compromettre ; ne pas affirmer : laisser dire les autres.

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