Un prologue chilien

   Cette histoire est extraordinaire. Non pas tant du fait de la qualité de sa transcription, bien modeste en vérité, que du destin que l’Histoire a tracé pour ses protagonistes, jouets minuscules d’une tragédie qui les transperça et y fit résonner, en écho, celle de tout un peuple.
   Si, comme moi au début de l’affaire, tu ne connais du Chili que le nom et la forme, alors tu trouveras dans ce récit de quoi satisfaire ta soif d’intelligence et les ingrédients nécessaires à la formation d’un drame aussi fascinant qu’il est douloureux, puisqu’il s’enracine profondément dans la réalité de frères humains, comme toi, comme nous, et qui en subirent les affres il y a peu d’années – il est probable que tu étais né. Tu y découvriras, comme moi, la blancheur des montagnes et la violence des plaines ; tu t’éblouiras de la lumière chaleureuse d’un peuple balafré d’espoirs déçus ; tu trembleras devant le gouffre immense, tel le colon qui pour la première fois contemple le Pacifique. Et, au bout du voyage, tu auras embrassé à la fois la beauté, et l’effroi. Si, en revanche, tu connais ce pays pour y avoir vécu, pour l’avoir parcouru de long en large, de haut en bas plutôt, pour y avoir quelque famille ou relation, pour l’avoir étudié, ou simplement si ta curiosité, ou ton érudition, t’en offre un honorable aperçu, alors tu y verras l’illustration triste et fidèle de ce qui s’y vivait il y a peu de temps encore, à l’abri des cordillères, puis à l’ombre des murs et des campamentos. Tu y retrouveras ce qui t’est déjà familier, théâtre d’événements dont peut-être tu connais des semblables, et alors tu ne pourras que les relier aux tiens, tissant pour toi la toile épaisse d’une époque.
   Cette histoire est extraordinaire et cruelle. Car il s’agit bien d’une tragédie ; je veux dire par là que la fin de l’histoire est plus grave encore que ses prémices, qui déjà ne sont pas glorieuses. Ne t’attends pas à te divertir ici du malheur d’autrui, ni de frivolités légères. Attends-toi à écraser la larme qui te naîtra soudain dans l’œil, non par compassion pour l’un ou l’autre personnage, mais parce que sa malédiction est un fondement universel dont la perpétuation fait la nature de notre humanité. Cruelle et extraordinaire, elle est aussi le produit d’un hasard fabuleux. Condamnée par essence à demeurer dans l’oubli des archives et des mémoires, pareillement insondables, son exhumation n’est le fait que d’un concours de circonstances ahurissant, comme autant d’astéroïdes fonçant vers l’astre sans même s’offrir une orbite. Mais d’abord il faut que je te raconte le berceau du hasard.
   Je tairai mon identité, ainsi que celle de l’entreprise qui m’emploie. Non que je veuille m’affranchir de quoi que ce soit, ni fuir une quelconque responsabilité, mais parce que les connaître ne servirait en rien le sujet ; au contraire il ne ferait que le brouiller d’un spectre inutile. Ce que tu dois savoir, c’est que je fis partie de la délégation économique qui accompagna le Président Jacques Chirac et quelques de ses ministres en visite officielle au Chili, les 26 et 27 mai 2006. J’étais alors l’assistant de voyage du patron de mon patron, chargé de la traduction vers le français de tout ce qui pouvait se dire en espagnol, bilingue honorable grâce à cinq années d’étude en journalisme à Madrid. Issu des paroisses de la Bretagne reculée, j’avais préféré diriger mes intérêts vers la finance davantage que vers l’histoire, ma connaissance de cette langue n’ayant nullement éveillé en moi de passion subite pour l’ère coloniale. Le Chili était aussi inaccessible à mon appétit qu’il l’avait été pour les expéditions des conquistadores, pays du bout des mondes, isolé, presque insulaire, confiné entre deux cordillères, séparé des terres voisines par la roche et l’océan.
   A vrai dire, je me contrefichais du Chili et de tout ce qui pouvait s’y passer, et la perspective d’endurer quinze heures d’avion en compagnie de l’élite française ne m’enchantait guère, pas plus que celle de suer ma chair sous un soleil criard, ricochant d’hôtels en banquets et de discours en conciliabules. Ce voyage était pour moi la punition d’une implication professionnelle zélée, et je le conçus comme une corvée, en dépit des gloussements jaloux de mon entourage, qui voyait dans cette mission le signe évident d’une élévation sociale. Mes amis se méprirent en considérant mes réticences prudentes comme l’ultime forme d’un snobisme pâteux. Or, j’en fus. Il y avait là le dispositif frontal de l’état, comme une garde présidentielle rapprochée : la Diplomatie (Philippe Douste-Blazy), la Défense (Michèle Alliot-Marie), l’Argent (Thierry Breton), et quelques institutions nébuleuses en guise de courtisanes. Et en cortège, derrière la politique, suivait le business ; une charretée d’hommes d’affaires profitant du sillon tracé par l’autorité d’un chef d’état pour engranger des profits néolibéraux, qu’on dit être, pour l’occasion, d’intérêt transnational. Loin de moi l’idée d’abjurer l’humble rôle que j’y joua : j’étais bien un pion fidèle de cette armada, et, pour l’heure, malgré l’indifférence affichée, je participais activement à la promotion de la France en ces terres étroites.
   Elle en avait bien besoin, la France, de promotion. Sa présidence, alors, n’était pas au plus haut de sa courbe : l’affaire Clearstream tendait ses ramifications jusqu’à l’Elysée, les rues s’emplissaient d’une jeunesse inquiète des futures conditions d’embauche, les banlieues brillaient de voitures incendiées, et la popularité de Jacques Chirac rasait le sol en conséquence, une des cotes les plus basses jamais enregistrée en Cinquième République. En vol au-dessus de l’Atlantique, je me rappelle des mots d’un journaliste de la télévision chilienne qui, couvrant notre arrivée imminente, commenta que Jacques Chirac arrivait en pleine affaire de corruption, d’espionnage et de financement politique illégal, quelque chose dans ce goût-là. Je crois me souvenir qu’aucun interprète officiel n’eut le courage de le lui traduire. On protège l’ego des puissants ; à quelques encablures de fouler l’aéroport de Santiago, c’était trop risqué. Sage décision : ce courage nous aurait privé du magistral baise-main que le Président offrit à la Presidenta sur le seuil du Palais de la Moneda, siège du pouvoir chilien. Une ambassade ambulante du savoir-vivre à la Française, qui fit du Président de la République une icône de la galanterie délicieusement kitch, et qui atténua légèrement le teint blafard qu’eut ce séjour aux yeux des observateurs avisés.
   Notre équipage accomplit à merveille les devoirs exigés par l’agenda. Nous avons dîné, bu, souri, traduit, attendu, somnolé, ruisselé, menti, comme nous l’imposait notre condition de visiteurs officiels. Notre Président reçut les clés de la ville de Santiago, celle où, précisément, l’exode rural est le plus féroce depuis près d’un siècle. Mais ce qui devait à jamais changer le fil de mon existence, ce fut notre brève expérience à vive allure des sous-sols de la cité : El Metro de Santiago. Le métro de la capitale chilienne est, partiellement au moins, une merveille de technologie hexagonale ; cinq lignes cadastrent la ville en étoile, toutes au départ de la Plaza Italia, lieu convergent par excellence, place de paix et de concorde, où se rencontrent, dans les liesses populaires des victoires sportives, les deux Chilis, le pauvre et le riche – le pauvre surtout. Ainsi, fière de ses cent huit stations et de ses cent dix kilomètres de rails, la Présidente Bachelet nous convia tous à nous bousculer dans ces ogives d’aciers où s’entassent chaque jour plus de deux millions de chiliens. Et voici la délégation française engouffrée. Chacun voulant s’approcher au plus près du pouvoir, partager les sourires convenus à portée des objectifs, les bourrades ne tardèrent pas à faire tanguer le troupeau ; chaussures piétinées, vestes froissées, grossièretés retenues : la vie quotidienne des matinées souterraines, version présidentielle. Dans la cohue, je parvins à m’arroger une main courante le long d’une banquette. L’énorme machine s’ébranla, pris de la vitesse, s’engloutit dans les artères sombres. Elle freina soudain ; le pouvoir vacilla, manqua de s’affaisser ; bénies soient ces poignées en caoutchouc. Je fus tout de même déstabilisé au point de choir sur une banquette qu’occupait un gros sac de photographe dont le propriétaire maugréa une invective à mon intention. Je m’excusai poliment en me redressant, lorsque j’aperçus, coincé entre deux sièges, le bout d’un livre. Machinalement, je le cueillis. Il devait appartenir à l’un de mes compagnons de jeu. Je me ravisai en en découvrant le titre : « Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée », de Pablo Neruda, en espagnol dans le texte. A moins d’un diplomate distrait amoureux de poésie, ce frêle ouvrage devait appartenir à un santiaguino, un voyageur commun, qui l’aurait oublié dans un réveil précipité pour une station manquée. L’objet était petit, mince assez pour échapper aux services de sécurité ; une vieille édition, abîmée, écornée. On savait en le voyant qu’il avait du être lu, relu des centaines de fois, comme une litanie psalmodiée, un rituel dévot – un missel. J’en feuilletai rapidement les pages ; quelques mots et expressions captèrent mon attention : te forgé como un arma ; las viejas hélices del crepúsculo ; la mañana llena de tempestad. Je fus immédiatement envahi par la force des mots, la couleur des expressions, le chant des vers. A de nombreux endroits, des annotations manuscrites s’étalaient en marge, d’une écriture fine et chétive. J’y lu, en espagnol, d’étranges complaintes qui, sans relever de la poésie, y répondait pourtant comme un écho réel à l’abstrait de la Lettre. Ce livre m’intimida, et le fait surtout que quelqu’un en use comme un exutoire au poids de sa vie, comme un instrument de libération, comme un journal intime rythmé par le Poète. Ce petit livre, c’était la vie d’un quidam, quelque part dans Santiago, le refuge de sa pensée, le miroir de son âme. Bien entendu, je ne connaissais de Neruda que la consonance hispanophone, à peine le savais-je chilien, et c’est en lisant son nom sur la couverture blanche que je me souvins d’un prix Nobel de Littérature. En quelle année, ça, je n’aurais su dire. Je parcourrai rapidement l’opuscule d’une main nerveuse, l’autre assurant mon frêle équilibre ; je n’entendais plus les commentaires béats de la délégation sur le génie industriel français. Desde mi boca llegará hasta el cielo lo que astaba dormido sobre tu alma. Un petit feuillet, profondément enfoui entre deux pages, s’en échappa soudain et dansa jusqu’au sol. Je le ramassai vivement ; entre autres inscriptions sibyllines, il y figurait une adresse (à La Bandera), et un nom (Rubén Araya) : l’identité de ce lecteur qui faisait des vers une thérapie.
   Lecteur, si comme moi à l’époque de ma découverte, tu ne connais pas encore Pablo Neruda, je t’exhorte à genoux d’acquérir au plus vite l’une ou l’autre de ses œuvres, à tout le moins les Vingt Poèmes, et le Chant Général. Je le fis moi-même dès que je le pus, et depuis ce maître ne m’a jamais quitté. Cours y, feuillette, caresse, marmonne, en français si tu veux. Achète plusieurs exemplaires : tu en conserveras un qui resteras intact, ou bien tu l’offriras à l’être que tu aimes. Un jour, tu auras envie d’offrir du Neruda, comme une preuve d’abandon. Neruda chante le Chili et l’élève à l’universel ; il célèbre sa nature, le vent d’autres automnes, la majesté des arbres contre la neige ; il loue le trésor vert, l’Amérique forestière, ronce sauvage entre les mers, il implore l’animal, l’oiseau, le fleuve, la roche, comme nul ne l’a fait ; chacun de ses vers est un acte de foi. Et puis il chante les hommes, bons et mauvais, le chant général de la course chilienne ; et enfin la femme, l’aimée qui jamais n’accoste, distante et sienne, alors il dit son désespoir, abandonné comme les quais dans l’aube, mais digne et debout, comme le marin à la proue d’un bateau. Oui, Neruda, c’est tout cela, tout est poésie lorsqu’il s’agit de nos réalités ; c’est tout cela, mais pas seulement : ancré dans le siècle, il fut aussi consul en Asie, en Argentine, en Espagne ; il fut avocat de la république espagnole ; il fut sénateur du Chili, puis contraint à l’exil ; il fut l’ami d’Allende, et tellement qu’il mourra douze jours après lui ; voici le Neruda que tu dois connaître, voici celui qui, au soir de sa vie, peut avouer avoir vécu ; il y a tant à dire encore, et je ne le puis ici. Alors va, lecteur, va, lis et reviens !
   C’est entre deux banquettes de métro, dans l’élan d’une chute, que cette force m’est apparue, et elle a changé ma vie. Or, ce jour-là, je ne connus de Neruda que ces quelques vers arrachés au tangage des rames. Assez cependant pour m’inviter à m’y plonger davantage. Le soir, l’interminable dîner d’Etat offert par l’administration Bachelet au Musée des Arts Contemporains fut une épreuve éreintante où je m’ennuyai comme jamais, assommé par les conversations de table qui me parurent, au regard des quelques phrases que j’avais survolées dans le métro, d’insipides bavardages. Il me tardait de laisser là les maîtres du monde et de m’isoler afin de m’immerger dans ces vers, et aussi dans les petites notes manuscrites qui les accompagnaient.
   Enfin libéré, de retour à l’hôtel, j’entamai la lecture intégrale du recueil, poèmes et commentaires crayonnés. Tout n’était pas déchiffrable, et certains mots m’étaient inconnus. Cette personne confiait son infortune à l’oreille du poète, en regard des vers qui lui parlaient, comme pour l’inviter à s’abandonner, et en même temps ils lui répondaient, comme un pasteur attentif, à la fois question et réponse, sujet et matière, dans un cycle rédempteur. Elle y évoquait, par fragments épars, sa famille éloignée, son foyer perdu, la brutalité des rêves vains. Elle y confiait ses blessures intimes et sa soif d’amour. A la tristesse poétique de Neruda répondait l’accablement factuel, palpable, de son lecteur ; les vers et les notes allaient de pair, s’éclairant mutuellement comme une didascalie ; l’ensemble était une apostille à la beauté, transcendée de tourments véritables. Cette lecture jumelée m’enfonça tard dans la nuit, blotti contre moi-même, transi d’empathie indomptable, enveloppé de mes larmes et de douleur délicieuse.

   Cette nuit-là fut pour moi celle d’une révélation poétique, un choc lyrique asséné par le hasard et le réel de la cité. Je ne sais s’il fut propre aux mots seuls de Neruda ou à leur intime complicité avec la matérialité d’un présent. Je crois, avec le recul, que c’est la possibilité qui me fut offerte de cristalliser mon émotion dans un corps et un esprit vivants, ceux d’un individu qui, quelque part dans cette vaste ville, pleurait la perte de son remède. A ce stade de mon initiation, je n’avais encore goûté qu’à d’innocents poèmes amoureux ; j’ignorais la portée de l’engagement politique de Neruda, que j’appris à connaître ensuite sans pour autant embrasser l’idéal communiste. Faut-il absolument l’être, du reste, pour entendre les meurtrissures d’un peuple ? Faut-il être marxiste pour ressentir la beauté de l’œuvre ? Je ne le crois pas. Ma quête littéraire côtoya nombre de camarades militants, de résistants opprimés, de mineurs enflammés, je pénétrai dans le détail des utopies, je me fondis dans l’Unidad Popular ; or jamais je ne m’identifiai politiquement au combat, ce qui n’exclut pas l’empathie, ni un changement moral. Effectivement, dès le matin qui suivit, je vis le Chili autrement, par les yeux du poète et ceux de cette inconnu, deux êtres distants de moi par le temps et l’espace, et si proches l’un de l’autre par la condition. Je pris, ce matin-là, la décision de retrouver Rubén Araya, et de lui restituer l’ouvrage.
   J’appris à mes dépens qu’il est illusoire en cette ville de se fier au sens de l’orientation d’un chauffeur de taxi ; le mien connaissait à peine le Gran Santiago, mais y suppléait par la vitesse de sa course (Podria conducir mas despacio ?), filant à fond de gaz sur les grandes artères dont je bénis la rectitude. Il me déposa finalement devant un immeuble, un cube bleu pâle aux arrêtes acérées, identique à ses voisins alignés le long du parc, si ce n’est la couleur, rouge, jaune, verte, chacun n’affichant que trois étages, sans doute pour ne pas gâcher la vue des montagnes alentour. J’atteins rapidement la porte de l’appartement de mon inconnu, que je heurtai d’abord doucement, puis d’un poing ferme ; elle fût entrebâillée par un petit visage hâlé, une dame d’une trentaine d’années au regard déjà triste. « Buenos dias, señora, je cherche Rubén Araya. » – « Je suis Carmen, sa femme. »
   L’appartement n’était pas gigantesque, quoiqu’un confort certain y fût imprimé par le choix judicieux d’un mobilier discret mais fonctionnel. Je fus invité à y entrer sans même indiquer le motif de ma visite ; l’effet d’un complet veston, peut-être. Je remarquai, au mur, quelques photos de panoramas andins, ainsi que le grand portrait d’un homme que je sus plus tard être Neruda, et qui trônait en majesté au centre du plus grand côté, face à la fenêtre, au parc boisé, et à l’éternité des cimes enneigées. Nous prîmes place autour d’une table ronde. « Señora, dis-je, votre mari est-il là ? » – « Non, répondit-elle. » – « J’ai trouvé ceci dans le métro, je crois que ça lui appartient, et qu’il y tient beaucoup. Je suis venu le lui rendre. » A la vue du livre que je sortis d’une poche, Carmen plissa les yeux, trahissant une émotion contenue. « C’est… c’est à moi, dit-elle. » Je lui remis ainsi l’ouvrage avec un frisson incoercible, ému d’être ici, face à l’être de chair et d’os à qui depuis la veille je n’avais cessé de penser, et subitement embarrassé d’avoir violé l’intimité. « Vous l’avez lu, dit-elle comme un constat. » – « Oui », fis-je, sans chercher à comprendre si elle parlait des mots du poète ou bien des siens, mais les uns ne pouvaient pas être lus sans les autres, et puis comment aurais-je retrouvé sa trace sans l’avoir ouvert ? Or, je ne perçus nul reproche dans le ton, nulle accusation dans le regard. Nous demeurâmes silencieux un moment, le temps pour elle d’examiner lentement l’objet retrouvé, un faible sourire de gratitude éclairant son visage. Puis elle demanda : « Voulez-vous connaître notre histoire ? »
   Oui, bien sur, je voulais connaître leur histoire, mettre des faits sur les métaphores, des traits concrets sur les émotions brutes, savoir ce qui avait embrasé mes yeux à la lecture de ce double journal, comprendre comment il est possible qu’une souffrance soit telle qu’elle engendre de telles beautés, authentiques et absolues, comme purifiées par l’épaisse roche des douleurs. Je fus surpris de sa question, et mon empressement à y répondre me faisait entrer encore davantage dans une vie étrangère ; en avais-je le droit ? Elle m’y invitait pourtant avec élégance, elle qui ne me connaissait pas trois minutes auparavant, mais qui m’accueillit en son destin comme le gardien de son trésor occulte, et ce secret partagé sembla tisser entre nous une complicité spontanée. Carmen proposa du café, alluma une bougie au centre de la table, me regarda au fond des yeux, silencieuse, puis elle parla. Elle parla des heures, ininterrompue, d’une voix lente et basse, et je restai là, planté dans ses yeux à elle où nulle larme n’apparut malgré la dureté des choses dites, avalant ses paroles avec sollicitude, compassion, malaise parfois. C’est elle qui avait souffert, et c’est moi qui pleurais.
   Nous demeurâmes ainsi jusqu’au matin du jour suivant, enivrés de fatigue et de souvenirs, et je voyais sa poésie, nue, sur la table. Je sentais la nécessité de sa confession, le besoin de témoignage trop longtemps contenu. Je décidai de ne pas rentrer en France, pas tout de suite. La délégation repartit sans moi. Je revins chaque jour, les semaines suivantes, écouter Carmen et son récit suffocant, plonger dans les détails, les atmosphères, les raisons cachées, les rouages d’ici. J’en restituai la substance dans de nombreux moleskines, annotés, griffonnés, lacérés, et j’en conservai la funeste tonalité en mémoire, gravée pour l’éternité.
   Voici l’histoire.

   Voici l’histoire, brutale et implacable, d’un foyer dévasté, qui commence en altitude et qui finit ensevelie sous le poids des temps, le récit d’un plongeon dans le drame, et qui est aussi la parabole d’un pays qui n’a pas encore cicatrisé la blessure de son passé récent. Peut-être au demeurant devrais-je brièvement rappeler le décor politique chilien en cette année 1999 qui vit se dérouler les événements que je m’apprête à relater. Il n’est plus nécessaire d’évoquer encore le coup d’état militaire du 11 septembre 1973, destituant par le feu des chars le président Salvador Allende, qui, seul dans son palais en flammes, se donnera la mort avec une arme offerte par Fidel Castro. Augusto Pinochet, à la tête de la junte, s’autoproclame président de la République et entame un règne de répression sanglante envers ses opposants, applique à son gouvernement des méthodes fascistes, implante un modèle néolibéral importé des Etats-Unis, lesquels furent en quelque sorte partenaires du changement de régime, motivés par la conservation de leurs intérêts économiques. Dans une escalade irrépressible, le pays sombre alors dans les ténèbres. La démocratie s’efface avec la dissolution du Congrès national, la suppression des syndicats, des partis politique et de la liberté de la presse. On brûle les livres. On impose le couvre-feu. On arrête arbitrairement, on déporte, on torture, on exécute. On inaugure des camps de concentration, dont l’Estadio Nacional, qui accueille quarante-mille prisonniers. Pendant dix-sept années, la dictature militaire va torturer trente-cinq mille personnes dans hui cent centres clandestins ; elle va assassiner ou faire disparaitre plus de trois mille chiliens. Près de quatre mille bourreaux répartis sur le territoire appliquent les ordres barbares du chef suprême de l’état. Au début qualifiée de « miracle chilien », la politique économique des hommes de Chicago s’avère à terme effroyable : dès 1982, l’endettement extérieur, l’hyperinflation et la privatisation des entreprises publiques plongent le pays dans un chômage structurel et une misère salariale provoquant des mouvements de protestation violemment réprimés dans le sang. Le Chili doucement agonise à l’abri des Andes, jusqu’à ce qu’un référendum écarte Pinochet du pouvoir, en lui conservant tout de même le commandement des armées. En 1990, la dictature prend fin ; est entamé le processus de la Transición a la democracia. Lente, très lente transition ! Dix ans plus tard, au tournant du siècle, certains la diront achevée, mais nombreux sont ceux qui le réfutent encore, prolongeant celle-ci jusqu’en 2005, voire plus tard. Car en dépit des réformes démocratiques effectuées depuis, le Chili n’est pas complétement rétabli ; seul le remplacement total d’une génération humaine pourra venir à bout de la transition : le décret-loi de 1978 octroya l’amnistie générale pour les crimes commis par les militaires depuis 1973, écartant l’espoir de les voir un jour jugés. Les trente mille fonctionnaires désignés sous le régime de Pinochet conservèrent leur poste. Les présidents démocratiques successifs restèrent extrêmement modérés dans l’épuration du régime pinochettiste. La démocratie était ranimée, mais elle fut qualifiée de « restreinte » en raison des « enclaves autoritaires » qui subsistaient, sous la forme de clauses héritées du pouvoir militaire et que les nouveaux dirigeants n’attaquèrent que par une « politique de petits pas négociés un à un ». En 1999, année de l’histoire qui va suivre, un an seulement s’est écoulé depuis que Pinochet a quitté ses fonctions à la tête de l’armée pour devenir sénateur de droit, à vie. Certes, il sera arrêté six mois plus tard à Londres, mais le dictateur est encore présent dans les mémoires. On n’efface pas dix-sept années de terreur en quelques semaines et quelques décrets. Au moment où commence notre récit, Pinochet n’est pas encore rentré au pays : il atterrira à Santiago, quelques mois plus tard, avec les honneurs d’un homme d’état. La Transición est une marche engourdie, ralentie par le lacis complexe d’un régime dictatorial dont il faut dénouer les fils l’un après l’autre. Au moment où je rencontrai Carmen Araya, Michelle Bachelet, elle aussi, déclarait à la tribune du parlement que la transition démocratique était achevée. Nous verrons qu’il restait des métastases tenaces ancrées aux entrailles du système, et des stigmates incurables dans le cœur des hommes.
   Lorsqu’on croit la terreur éradiquée, les plaies pansées, les chefs dignes et le peuple apaisé, il suffit pourtant d’un seul événement pour rallumer la flamme contestataire. A Copiapó, trente-trois mineurs chiliens prisonniers de la roche à sept cent mètres sous la surface raniment les voix factieuses dénonçant l’incurie des responsables de la sécurité et les dégâts collatéraux que la course au profit de l’ultralibéralisme des Chicago Boys fait encore aujourd’hui. A Santiago, les grandes manifestations étudiantes pour le financement et la restructuration de l’enseignement, libéralisé par Pinochet, ravivent d’anciennes polémiques sur les reliquats dictatoriaux qui minent encore la vie du pays. Il semble ainsi que longtemps encore les chiliens auront à faire face à leur passé par le biais de secousses sociales imprévues, comme autant de facettes d’une société libre et moderne, et dont chaque mouvement projette le reflet d’anciennes forfaitures.
   Telle est la grande scène de cette histoire, parvenue jusqu’à toi par les yeux de Carmen Araya, par sa voix fatiguée, puis par mes mots infidèles. Je n’ai pas vécu les faits moi-même : je ne suis que le chroniqueur imparfait d’un témoignage impressionniste, dicté par elle sous le visage austère de Neruda, comme si c’était lui qui l’exprimait, ciselant à travers elle une suite à son œuvre inachevée.

   Voici l’histoire, extraordinaire et violente. Elle ne t’épargnera pas les circonstances crues, la férocité des faits ; tu entreras dans les corps et les âmes ; et accroche-toi, lecteur, car demain il va pleuvoir du sang, et les larmes seront capables d’être brouillard, buée ou rivières jusqu’à la fonte de tes yeux.

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