Une première télé (en 1987)

« Quel con ! »

Guy Lux me balance cette aimable apostrophe lorsque je le salue, à la suite de tous les autres, en arrivant pour la première fois sur le plateau de La Classe. J’ai dû mal entendre. Non, j’ai bien entendu. Ca ne doit pas m’être adressé. Si, ça m’est adressé. Ô joie. Voilà donc la célèbre éducation française, le savoir-vivre hexagonal dont on vante la rigueur aux fin fond des colonies. Mon premier contact avec Guy Lux : quel con. On m’avait prévenu de sa gentillesse naturelle, et elle se confirme avec ces deux petits mots, lâchés en oblique comme si je n’étais pas là, ajoutant l’insulte au ridicule. L’après-midi va être longue. Quatre émissions sont enregistrées à la suite l’une de l’autre, et il s’agit de rester en forme. J’atterris au milieu d’une caste unie, où chacun connaît l’autre et toise l’aventureux novice d’un air circonspect. Le novice, c’est moi : je ne connais personne si ce n’est l’animateur Fabrice et, bien sur, Pompon. Il y a là Jean-Marie Bigard, Michèle Laroque, Bézu, et quelques autres dont les traits me sont encore inconnus. Gifflé par le brocard de Lux, je me sens subitement incongru, inutile, explétif ; l’écolier excédentaire, le quota du surbooking, un parasite éphémère que la masse des sédentaires aura tôt fait de renvoyer en sa province. Les regards sont agressifs, même dissimulés derrière un sourire, ou alors curieux, mateurs ; on m’envisage comme un animal étrange, une nouvelle espèce à renifler. Je m’incarne en cet indien d’Amérique ramené par Colomb et présenté au Roi Très-Catholique, nu-pied, peinturluré, vêtu de feuilles et de plumes, avançant lentement vers le trône entre les grappes de courtisans héberlués, condescendants et craintifs. Pour un peu, j’aurais préféré : mes camarades de classe ne sont, eux, nullement craintifs.

Quatorze heures, il est temps d’entamer l’enregistrement de la première émission du jour. Vingt-six minutes dans les conditions du direct. Une assistante me mène à mon pupitre, et je me contorsionne pour y prendre place. Autour de moi, les collègues, et à ma droite, Pompon, ivre déjà de plusieurs cafés améliorés. Le professeur Fabrice s’installe enfin à son bureau, et… on tourne ! Ca y est ! Je suis dans la boîte à Paris, à la télé française ! Mon tour arrive rapidement. Fabrice m’appelle sur l’estrade où je me précipite, gauche et trébuchant, un bérêt sur les oreilles. Et je me lance, je balance un sketch en roulant mes r de la même façon qu’en Belgique, avec cet accent coloré qui fit mes premiers succès. C’est la façon brabançonne, le r si prononcé qu’on dirait une voyelle, et qui enveloppe immédiatement son locuteur d’une chaleur joviale. Un type avec un pareil accent ne peut être que sympathique. Et ça marche ! Je vois les mines se détendre au son roucoulant de ma voix, réagir à mes vannes, et finalement s’abandonner au rire franc, entraînées par Fabrice qui, lui, se tirebouchonne sous la table, saisi de spasmes incontrôlables. J’ai fait mouche ! A la chute de mon sketch, la classe est pliée, elle se déboyaute en grands cris rauques, les larmes coulent et les joues enflent, c’est l’orgie du rictus, un concert de gloussements, un triomphal retour en grâce ! Je rejoins ma petite table en souriant : j’ai vaincu les réticences parisiennes, écrasé les a prioris, conquis les rates. Ma place est acquise en ce milieu cruel.

A l’issue de ce premier enregistrement, nombreux sont les camarades qui me congratulent, ceux-là même qui m’emballaient de dédain il y a moins d’une heure. Je me sens adopté à mesure des tapes dans le dos. « Excellentissime, ton sketch ! Et cet accent berrichon, c’est à pleurer, vraiment ! » – « C’est brabançon, corrige-je, c’est l’accent brabançon. » – « Mais non, voyons, c’est berrichon, ça saute aux yeux… enfin, aux oreilles ! » – « Si tu le dis, va pour le berrichon, ainsi. » Je comprends alors que je dois mon salut à l’existence d’un patois rural à la consonance vaguement similaire au brabançon belge, et que c’est précisément la référence domestique qui déclencha l’hilarité générale. Qu’à cela ne tienne : j’ai réussi mon examen de passage, l’accent n’est que le véhicule de l’humour, et c’est ce dernier qui compte, après tout !

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